Devenir un ange, avec Francesca Woodman – Incroyables Photographes #13

Découvrez le travail de Francesca Woodman, un météore dans l’histoire de la photographie, au travail intime, personnel et sombre.



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“Vous ne pouvez pas me voir d’où je me regarde.”  Francesca Woodman

Francesca Woodman est un météore, elle a traversé le ciel de l’histoire de la photographie, l’a illuminé le temps de sa courte vie, et est partie rejoindre les anges, qu’elle tutoyait déjà de son vivant.
L’épisode du jour lui sera consacré.

Francesca Woodman est née le 3 avril 1958 à Denver dans une famille d’artistes du Colorado. Elle a 13 ans lorsque son père lui offre un appareil photo. Assise sur le canapé du salon de sa maison à Boulder, elle réalise alors un autoportrait d’une originalité très étonnante pour son âge. Tête tournée, elle ne donne à voir que sa chevelure mi-longue et est sobrement habillée d’un pull et d’un jean. Elle est là tout en n’y étant pas.

Les bases de son œuvre transparaissent déjà dans ce premier cliché. C’est une jeune fille avide des autres, de leur savoir. Précoce en tout, c’est une érudite qui s’imprègne d’art classique et contemporain.

Après le lycée, en septembre 1975, elle entre à la prestigieuse école d’art américaine, la Rhode Island School of Design. Elle y a le photographe Aaron Siskind comme professeur, qui l’influence dans sa façon de rendre la texture des matières. Elle s’inspire aussi de l’utilisation dérangeante des masques de Ralph Eugene Meatyard. C’est dans cette école qu’elle obtient une bourse d’études qui lui permet de passer un an à Rome, en 1977. Marquée par le surréalisme, elle noircit là-bas des carnets de croquis d’œuvres antiques. Elle y réalise aussi de nombreuses séries, et cette expérience lui permettra de décrocher sa première exposition personnelle à la Librairie-Galerie Maldoror qui se déroule en mars 1978.

 

De retour aux États-Unis, après avoir obtenu son diplôme, elle emménage à New York pour y « faire une carrière de photographe » (comme elle le dit), et pendant l’été 1980, elle entre à la Mac Dowell Colony de Peterborough (New Hampshire).

C’est peu de temps après qu’elle fait une dépression du fait de l’insuccès que rencontre son travail et à la suite d’une rupture sentimentale. Elle réchappe d’une tentative de suicide à l’automne 1980, après laquelle elle va vivre chez ses parents à Manhattan.

En 1981, quelques jours avant qu’elle ne se donne la mort, paraissait son pamphlet Some Disordered Interior Geometries que l’on peut lire comme le journal d’une jeune fille dérangée. C’est le seul livre qu’elle a publié et il est aujourd’hui un collector, que les collectionneurs s’arrachent en salle des ventes.

Francesca Woodman décida de mettre fin à ses jours le 19 janvier 1981 à l’âge de 22 ans, en se défenestrant de son appartement new-yorkais de l’East Side, laissant derrière elle une œuvre courte, mais dense (de plus de 800 tirages réalisés par ses soins).
Son père a émis l’hypothèse que ce suicide serait dû à un échec à obtenir une bourse de la National Endowment for the Arts.

Il faut garder à l’esprit que ses photographies sont celles d’une lycéenne, puis d’une étudiante, enfin d’une jeune femme. Francesca Woodman ne s’est jamais considérée comme une artiste accomplie, même si on la perçoit ainsi aujourd’hui, avec le recul du temps et de l’histoire qui ont fait leur œuvre. Nombre de ses photos témoignent de réels tâtonnements, ceux d’une étudiante en art qui recompose à la manière des maîtres.

La photographe s’est inventé un monde, d’où se dégagent une beauté, une légèreté, et une énergie bien à elle. Ses photographies représentent son corps, le plus souvent nu, en mouvement, parfois flou jusqu’à se dissoudre dans la photographie.

Dans des espaces intérieurs voués à la démolition, elle erre entre miroirs cassés, objets abandonnés, et plaques de verre qui renvoient des reflets éclairés par des lumières spectrales. Là, elle disparaît derrière la cheminée. Ici, elle s’infiltre dans le papier peint, s’incruste dans les murs. Son corps est coupé par le cadrage, elle est présente et absente, femme et fantôme. À tout jamais insaisissable. Elle entraîne le spectateur dans des lieux qui devraient être sordides : des cimetières, des maisons abandonnées aux tapisseries en lambeaux, que son corps transfigure, il change la perception que l’on a de ces lieux.

En effet, avec une sensibilité rare et une douce insolence, elle a su insuffler à l’art de l’autoportrait de la modernité. Son corps apporte de la grâce là où il n’y en a pas. Il a la beauté sensuelle et jamais sexuée des statues antiques taillées dans le marbre. Cette fois-ci, ce n’est pas l’homme qui prend le nu de la femme comme sujet de représentation. S’emparant du sujet, c’est elle qui se consacre à sa propre représentation, nourrie de multiples références à l’histoire de l’art. On pense à Cindy Sherman pour la question identitaire, à Helena Almeida pour la mise en scène de ses propres performances, à Duane Michals pour le côté narration, annotation poétique.

            Cindy Sherman

 

Helena Almeida

 

  Duane Michals

 

Elle glisse dans ses images des objets chers aux surréalistes, tels miroirs, gants, mains, cygnes, anguilles, symboles sexuels. C’est une lectrice d’André Breton (mentor de Cartier-Bresson), elle fait partie de la famille Man Ray, Claude Cahun, etc., et de tous ces surréalistes.

Man Ray

 

Claude Cahun – Autoportrait

 

Son œuvre est fulgurante, riche et très imaginative. Ce qui caractérise le plus immédiatement son travail c’est sa sincérité, mais aussi une forme d’immédiateté. Ici, pas d’instantanés ou de « bricolages » photographiques aux effets graphiques. Il n’y a pas non plus de tentative de capter le réel. La prise de vue est brute, sans préparatifs inutiles. La lumière n’est pas non plus très travaillée, la scène est éclairée par les sources existantes, souvent la lumière du jour.

Conclusion

De son œuvre courte mais intense, réduite, mais disant beaucoup, je ne retiens qu’une leçon, celle que Francesca Woodman a marquée au fer rouge dans l’histoire de la photographie : soyez vous-même, avant tout, surtout, et plus que tout. De toute sa carrière, elle n’a jamais fait rien d’autre, et l’a fait avec énormément d’intensité.

Par son histoire, ses goûts, ses envies, chaque photographe est unique. Être soi-même, l’être avec force, c’est creuser cette voie, celle qui vous amènera à vous découvrir, et à vous exprimer par la photographie. Soyez fier d’être vous.

Francesca Woodman fait partie de la légende de la photographie. Sa précocité et sa fin tragique aident à la persistance de ce mythe. Même si elle n’atteignit jamais les 23 ans, elle produisit des milliers d’images. Ses œuvres font partie de collections de musées internationaux comme la Tate Modern à Londres ou le Metropolitan Museum of Art à New York.
La première exposition itinérante du travail de Francesca Woodman date de 1986 et ses principales expositions européennes, des années 1990 (La Fondation Cartier et les Rencontres internationales de la Photographie d’Arles ont été les premiers à lui consacrer une rétrospective en France, en 1998).

Elle continue aujourd’hui, trente ans plus tard, à focaliser l’attention sur son univers et ses photographies. Ses autoportraits, ses nus et ses mises en scène sont autant d’interrogations sur son être que des réflexions sur la perception du corps.

Il serait aisé de partir de la tragédie qui a marqué la fin de sa vie et d’analyser toute son œuvre sous ce prisme, comme la chronique annoncée d’une mort certaine. Pourtant, à regarder son travail de plus près, on y découvre une jeune femme riche d’une rare énergie créatrice, voire d’un humour certain.

Je reconnais cependant que certaines images peuvent mettre mal à l’aise. Elle fixe parfois avec intensité l’objectif et semble nous contempler de son éternelle et juvénile présence. Et cette persistance à travers ses photos hante le spectateur du regard de celle qui ne demeure désormais qu’au travers de son art.

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