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Dire plus avec moins avec Hiroshi Sugimoto – Incroyables Photographes #22

Découvrez le travail de Hiroshi Sugimoto, le genre de photographe au travail profond, mais pas forcément accessible de prime abord.


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« La photographie est comme un objet trouvé. Un photographe ne fabrique jamais un sujet réel ; il vole simplement l’image au monde… La photographie est un système de sauvegarde des souvenirs. C’est une machine à remonter le temps, en quelque sorte, pour préserver la mémoire, pour préserver le temps. » H. Sigimoto

Description générale du travail

Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode d’Incroyables Photographes, qui sera consacré au photographe japonais Hiroshi Sugimoto.

Avant de démarrer, on va tout de suite commencer par parler de l’éléphant rose au milieu de la pièce, comme ça, ça sera fait.

Oui, il est très facile de rire du travail de Sugimoto, d’en faire des plaisanteries un peu lourdes et de passer à autre chose. Il photographie des carrés gris, des photographies de cinéma sans film, de la photographie animalière sans animaux vivants et de l’architecture floue. Il est possible d’avoir cette lecture primaire de son travail, de lui coller sans plus y réfléchir l’étiquette de photographe un peu barré, et de passer à autre chose d’a priori plus facile à digérer.
Cependant, ça serait une grave erreur.

Si nous avons choisi de nous pencher sur lui dans cet épisode, c’est parce que sa carrière est riche de leçons très utiles et qu’on préfère laisser le superficiel à d’autres. Et l’on ne doute pas que si vous êtes là derrière votre écran, vous partagez notre enthousiasme à découvrir de nouveaux photographes et à aller plus loin que les premières impressions.

Bref, cet épisode va lutter contre les clichés sur l’art contemporain, et ça, ça nous fait plaisir.
Ceci étant dit, passons maintenant au photographe.

Biographie

Hiroshi Sugimoto, comme son nom l’indique discrètement, est né au Japon en 1948 et a ensuite émigré aux États-Unis (ce que son nom n’indique par contre pas). Il démarre la photographe vers 12 ans quand on lui offre son premier appareil, mais ne choisit pas ce domaine pour ses études au début.

En effet, il étudie d’abord à l’université de Rikkyo Saint-Paul, à Tokyo, dont il sort diplômé en 1970 de sciences politiques et de sociologie. La même année, il émigre en Californie et entame cette fois des études de photographie à l’Art Center College of Design à Los Angeles. Il obtient son diplôme en 1972 et de là, s’installe à New York et commence à travailler comme photographe et antiquaire.

Il commence alors à développer sa propre photographie. Son œuvre est organisée en série, en grands cycles. C’est là une des clés pour comprendre et apprécier son œuvre. Ses séries (assez différentes les unes des autres en termes de sujets) sont soigneusement conçues et encore plus soigneusement exécutées. Elles sont d’ailleurs assez similaires sur ce point. En effet, chacune est basée sur la répétition d’une seule vue statique, à la manière de Bernd et Hilla Becher, et chacune fait également un usage intelligent des effets de la pose longue.

Cette méthode de travail rigoureuse a été apprise en partie lors de ses études à l’Art Center School de Los Angeles dans les années 1970, mais vient aussi de son héritage culturel japonais. En effet, les grands maîtres de l’ukiyo-e, tels que Hokusai et Hiroshige, travaillaient par séries. Il reprend aussi la tradition de publier des images en rouleau pliées en accordéon pour certains de ses projets.

Son travail est aussi inspiré du minimalisme et de l’art conceptuel, s’inscrivant de fait dans la tradition extrême-orientale de la sobriété et de la réduction (une autre clé pour comprendre son travail). Cela lui vient aussi de ses études en Californie (son université étant un foyer d’idées conceptuelles et minimalistes), mais cette affinité avec les harmonies ordonnées, fait également partie de son héritage japonais.

Sugimoto a un pied sur chaque continent, se trouve entre deux cultures dans son approche. Et à sa façon, il tente de réconcilier une approche orientale plutôt contemplative avec des thématiques occidentales. Sugimoto cherche en permanence à dire plus avec moins. Un défi hors normes. Il sonde les limites entre la science et l’art, s’intéresse à l’histoire, l’architecture, la notion de temps, etc.

Son œuvre est colossale, dense, riche, et il y aurait beaucoup à dire sur chaque projet. Je vais donc commencer par vous les lister, puis, comme c’est ma chaîne après tout, on parlera de mes préférés.

Les séries

Dioramas

En 1976 il entame sa série «Dioramas », inspirée par les vitrines de l’American Museum of Natural History de New York. C’est la série préférée de Thomas, qui a bossé comme guide dans un muséum étant étudiant. Voilà, vous le savez.

Les dioramas sont un dispositif de présentation par mise en scène du sujet (un personnage historique, fictif, un animal disparu ou encore vivant à notre ère…), le faisant apparaître dans son environnement habituel. C’était très à la mode au XIXe dans les musées.
Sugimoto s’en sert pour s’intéresser à l’histoire du cycle de la vie, de la vie aquatique préhistorique jusqu’à la destruction de la Terre par l’homo sapiens.

Theaters

Deux ans plus tard, en 1978, il produit la série « Theaters ». Il s’agit d’expositions longues, réalisées à la chambre grand format, de cinémas américains – notamment de plein air des années 1920 et 1930. Le temps (LE sujet qui revient dans son œuvre) est encore une fois très présent. Les temps de pose de Sugimoto durent la durée exacte du film projeté. La lumière du film illumine l’intérieur de la salle, mais rend l’écran blanc, celui-ci étant surexposé, après une heure et demie de film. On arrive à un paradoxe, en photographiant la totalité du film, Sugimoto le rend en fait invisible – l’histoire est éliminée.

Seascapes

En 1980, il débute sa série «Seascapes ». Ici aussi, le temps est au cœur du sujet. Mais le temps historique, pas le temps de pose de la prise de vue. En effet, Sugimoto cherchait à enregistrer une scène qui est restée inchangée depuis l’apparition de l’homme sur la planète, une scène primitive. Mais je ne rentre pas plus dans les détails ici, on y revient dans quelques minutes, un peu de patience 😉.

 

Architecture

À partir de 1992, il entame sa série « Architecture » qui présente des photos floues d’exemples célèbres d’architecture moderniste. Pour l’anecdote, Sugimoto est aussi architecte, apparemment. Il a par exemple restauré le sanctuaire Go’o de Naoshima, au Japon. Bon honnêtement, à ce stade, on apprendrait qu’il est aussi chirurgien et pilote de Formule 1 qu’on ne lèverait pas un sourcil. Là aussi, pas plus de détails, on y revient dans la suite de l’épisode.

Bouddhas

Trois ans plus tard en 1995, il réalise le projet “Sea of Buddha”. Comme vous vous en êtes sûrement déjà rendu compte, le travail de Sugimoto porte souvent sur la comparaison, la répétition et la similitude, et c’est particulièrement vrai pour Sea of Buddha. Cette série porte sur les 1 000 statues de bodhisattva dans le temple Sanjusangen-do (la salle des trente-trois baies) de Kyoto. Il a photographié chaque groupe de statues de la même manière, en se concentrant sur l’une d’entre elles, entourée de ses voisines presque identiques. La série est combinée en une seule image en forme de rouleau, pliée en accordéon. Le résultat est le livre le plus ambitieux de Sugimoto, une combinaison de modernité et de tradition.

Portraits

Même si le sujet est faux, une fois photographié, il est aussi bon que le réel.

En 1999, il commence un projet dans la droite ligne de son travail sur les Dioramas, produit 23 ans plus tôt. Il photographie des mannequins de cire de personnalités historiques du XVIe siècle à nos jours, s’efforçant de reproduire la lumière utilisée par les peintres. Les images sont bluffantes, et aussi paradoxales. On sait que ce que l’on voit est faux, mais le réalisme est tel, qu’une fraction de seconde on pourrait croire voir Napoléon.

Dans ses travaux précédents, il joue avec la question du temps si chère aux photographes censés n’en capturer qu’un moment. Lui annihile cette notion, la rejette, fait sans. Il fait de même ici avec la vérité. L’image censée montrer le monde, ce concept cher aux photographes de rue et reporters, ment. Ou pas. Je n’ai jamais la réponse, et tant que je ne l’ai pas, je ne peux m’empêcher de fixer ces images.

Lightning fields

Enfin, son avant-dernier cycle date de 2009. Il s’appelle « Lightning Fields ». Pour ce projet, il a employé un générateur Van der Graaff de 400 000 volts pour envoyer une décharge électrique directement sur le film. Oui, on est plus à ça près maintenant, hein 🤷‍

Pour ce travail, il s’est inspiré des travaux sur l’électricité de Benjamin Franklin, Michael Faraday et de ceux sur la photographie de William Fox Talbot.
Bref, maintenant que vous avez une vue d’ensemble de son travail, démarrons un petit focus sur quelques-uns que j’apprécie particulièrement.

Analyses d’images – Seascape

Si j’ai déjà une vision, mon travail est presque terminé. Le reste est un problème technique.”

Cette émission, c’est comme un anniversaire. Vous connaissez la recette, vous savez ce qui va se passer, mais c’est quand même sympa quand tout le monde chante la chanson. Du coup, je vous la remets une fois : dans cette émission on aime bien analyser des images, rentrer un peu dans le concret du travail photographique, et cet épisode ne fera pas exception. Ç’aurait été saugrenu.

On va donc s’intéresser à l’image Atlantique Nord, île du Cap-Breton 1996 de Sugimoto, bien que j’aurais pu prendre n’importe laquelle du livre pour exemple.

La continuité et la cohérence étant un axe fort de son travail, c’est sans surprise que les images se confondent un peu. Mais c’est encore une fois un choix, un parti pris artistique, et souvenez-vous (ici comme toujours) que ce n’est pas parce que c’est différent de ce que vous avez l’habitude de voir que c’est moins bien.
On démarre ? On démarre !

Avant de s’intéresser à l’image en tant que telle, il va falloir poser deux éléments pour comprendre comment l’idée est venue à Sugimoto, et ce qui l’a influencé. Mais pour ça, le plus simple, c’est encore de lui laisser la parole :

Un soir à New York, en 1980, une question s’est mise à me tourner dans la tête : “Est-il possible à un homme d’aujourd’hui de voir le même paysage que les premiers hommes ?” J’essayais d’imaginer le mont Fuji et la cascade de Nachi aux temps les plus reculés. Mais si l’on remonte le temps à une échelle de cent mille ou d’un million d’années, il est probable que la silhouette du mont Fuji n’avait pas le même aspect qu’aujourd’hui. Il devait alors y avoir deux monts Fuji ; celui que nous connaissons et le volcan de Hakone avant l’effondrement de son sommet et la formation de la caldeira du lac Ashino. Si l’on suit la base du mont Hakone, on imagine aisément que c’était autrefois une montagne aussi imposante que le mont Fuji. La vue de ces deux monts rivalisant de prestance devait être magnifique. La surface de la Terre a malheureusement changé d’aspect du tout au tout. Mais qu’en était-il de la mer ? C’est ainsi que j’ai entrepris de voyager pour voir les mers du monde entier, avec ma machine mentale à remonter le temps.

Voilà. L’idée de base est on ne peut plus simple. Sugimoto a voulu photographier le paysage, non pas celui que l’on peut voir, ce qui est caractéristique de notre époque, mais celui que les premiers hommes ont pu voir, et aussi nous, puis les suivants. Il s’est donc décidé à photographier la mer.

Au-delà de l’idée, je trouve ça d’une force assez incroyable. La photographie est un art du temps et du présent. On choisit un petit moment de ce temps présent pour le conserver pour l’éternité. Lui, il fait complètement l’inverse, il refuse de choisir un moment unique, il se penche sur l’éternité. Une approche subtile, délicate, habile, comme le reste de son travail.

On cite souvent le roman Pêcheur d’Islande datant de 1886 écrit par l’écrivain et officier de marine Pierre Loti, pour parler des Seascapes de Sugimoto. Le héros du roman y dit :
« Cet horizon, qui n’indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l’origine des siècles, qu’en regardant il semblait vraiment qu’on ne vît rien, rien que l’éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d’être. »

La mer telle que la montre Sugimoto a toujours été comme ça depuis qu’elle existe et sera toujours comme ça tant qu’elle existera. Même si l’image a été fabriquée avec une pose de quelques minutes (voire quelques heures), elle contient un temps long, très long, plus que l’on ne pourra jamais l’expérimenter. Voilà pourquoi je peux rester des minutes et des minutes devant à naviguer dans ses images.

Deuxième point, comme je le disais, Sugimoto a été influencé par le minimalisme, et notamment par le travail du peintre Mark Rothtko. Ce peintre minimaliste a tout éliminé de son art, la réalité, le sens, la forme et la couleur, jusqu’à aboutir à cette ultime œuvre produite dans l’année ayant précédé son suicide en 1970.


Untitled (Black on Gray), 1969-70. Acrylique sur toile, 203,3 x 175,5 cm.

Mettre une infinité de temps dans une image censée n’en capturer qu’une fraction, le faire avec minimalisme, nous avons les 2 piliers sur lesquels repose ce travail. Il va s’y consacrer pendant 22 ans, et photographier sur tous les continents. Penchons-nous maintenant sur l’image.

Tout d’abord il y a l’atmosphère, calme, apaisée, sans friction. Elle est due au temps de pose très long, de près d’une heure et demie. La plupart des photographies de nuit réalisées dans ce projet ont un temps de pose pas très éloigné de celles produites la journée, celles aussi longues ne représentent que moins de 10 % du projet.
Aussi, on a la Lune, et Sugimoto déclare à son sujet :

Je ne veux pas photographier la lune, mais simplement son passage sur l’eau et la lumière qu’elle émet.

Pour ce faire, il a dû calculer précisément son parcours avant de faire l’image, bien ajuster son cadre et son temps de pose pour que celle-ci ait le temps de traverser le négatif. Tout en laissant un peu de zones plus sombres, réparties de façon égales, de chaque côté de l’image. Vous remarquerez aussi que l’image est nette (elle a été prise depuis la terre ferme), et l’horizon coupe l’image en 2 parties égales. Il se trouve au même niveau dans toutes les images de la série, conférant ainsi au livre une très grande cohérence et une unité impressionnante.

Pour l’aspect technique, il a employé un film Kodak Plus-X 125 ASA de 20 x 25 cm dans sa chambre Deardoff, montée sur un pied, avec un filtre gris neutre sur l’objectif afin de pouvoir faire sa pose longue et gérer le temps de pose.

Ah, et pour l’anecdote, une image de cette série a aussi été employée en 2009 sur la pochette de l’album No line on the horizon (ce qui est assez ironique quand on connaît le projet) du groupe de rock mou irlandais U2.

Focus sur un projet particulier – Architecture

Parlons de sa série sur l’architecture, ou mieux, laissons la parole à Sugimoto lui-même :
Le modernisme du début du vingtième siècle a été un moment décisif dans l’histoire culturelle, un dépouillement de la décoration superflue. L’expansion de la démocratie et les innovations de l’ère de la machine ont balayé l’ostentation qui avait été jusqu’alors un signe de pouvoir et de richesse
J’ai entrepris de retracer les débuts de notre époque à travers l’architecture. En poussant la distance focale de mon vieil appareil photo grand format jusqu’à deux fois l’infini – sans butée sur le rail du soufflet, la vue à travers l’objectif était totalement floue – j’ai découvert que les architectures exceptionnelles survivaient aux assauts de la photographie floue. C’est ainsi que j’ai commencé à tester la durabilité de l’architecture par érosion, faisant fondre complètement de nombreux bâtiments au cours du processus.

Dans ce projet, il revisite les bâtiments les plus emblématiques du monde pris à la chambre photographique avec une mise au point faite volontairement trop loin. En utilisant cette technique, chaque bâtiment est flouté, un petit peu enrobé par le flou. Il ne s’intéresse qu’aux bâtiments des grands architectes, comme il le dit lui-même :

“Au départ de sa réflexion, un architecte pense son bâtiment comme idéal. Au fur et à mesure du projet, à force de plans et de dessins, son idéal évolue en fonction des impératifs liés au budget, aux matériaux, à la faisabilité. Au fil du chantier, l’idée d’origine finit par se disloquer jusqu’à son effacement. Un édifice est le fruit d’incessantes compromissions entre l’idéal rêvé et la réalité. Refuser de se plier à ces compromissions est la signature des plus grands architectes.”

Son travail est un tour de force : il arrive à transformer ces œuvres architecturales uniques, en œuvres picturales à part entière. Comme s’il pouvait, par son appareil et son art, convertir une forme d’art en une autre.

Au-delà de ça, un autre élément me marque particulièrement. Dans l’épisode sur Stephen Shore, nous avions parlé de son livre American Surfaces, portant sur la sensation de voir. D’une certaine façon, je trouve que le travail de Sugimoto parle ici de la sensation d’habiter un lieu, de l’utiliser, de l’expérimenter. En effet, nos souvenirs sont imprécis en général, et notre façon de percevoir un bâtiment l’est forcément. Quand nous sommes chez nous, nous ne voyons pas un plan d’architecture, ou une photographie d’architecture nette et précise. On vit dans des pièces, on parcourt des espaces, on apprécie un lieu à travers nos sens et nos mémoires.

Et d’une certaine façon, en rendant à l’imprécision la place qu’elle mérite, Sugimoto se rapproche de nos perceptions, et donne, encore une fois paradoxalement, une image sans doute plus précise de notre expérience du lieu qu’avec une photographie ciselée.

Passage à la couleur

Je photographie la couleur à l’état pur, il est donc assez naturel que les tirages reflètent cette intensité. Ils sont le miroir des couleurs qui peuplent mon esprit.

Pour le fun, pour rester à la pointe de l’actualité, ou parce que son passage à la couleur fait sensation, parlons du dernier projet de Sugimoto : Optiks.

Cette nouvelle série est inspirée par les théories d’Isaac Newton qu’il utilise pour générer des teintes de lumière sur un film polaroïd, produisant des photographies abstraites, de pure couleur.

Pour parler du processus de production, il déclare :

Cela fait quinze ans que j’ai commencé à recréer l’expérience du prisme de Newton. Chaque année, à l’approche de l’hiver, le lever du soleil se rapproche de plus en plus du côté le plus frontal du prisme. Traversant l’air froid de l’hiver, la lumière est divisée, puis attirée dans la chambre d’observation, où elle est projetée sur le mur de plâtre blanc (…). La profondeur de la gradation des couleurs est écrasante. J’ai l’impression de voir des particules de lumière, et que chacune de ces particules individuelles est d’une couleur subtilement différente de la suivante. Du rouge au jaune, du jaune au vert, puis du vert au bleu – les couleurs projetées contiennent une infinité de tons et changent à chaque instant. Je suis submergé par la couleur. En particulier lorsque les couleurs s’estompent et se fondent dans l’obscurité, la gradation semble se fondre dans un pur mystère.
J’ai réalisé que je pouvais capturer ces fines particules de couleur dans le cadre carré d’une photographie Polaroid. Après des années d’expérimentation, j’ai réussi à créer une surface de couleur suffisamment étendue pour que je puisse me fondre dans la couleur. Avec la lumière comme pigment, je crois avoir réussi à créer un nouveau type de peinture.

Une fois le polaroïd exposé, il le scanne et le réimprime en très grand format. Pour lui, c’est très proche du fait d’utiliser un agrandisseur à partir d’un tirage argentique, la différence étant qu’il part d’un positif, et non d’un négatif. Le polaroïd serait de toute façon trop petit pour réaliser pleinement son idée.

En effet, il déclare avoir voulu que le spectateur puisse entrer dans la couleur afin qu’elle envahisse complètement son champ de vision.

Ce projet fait aussi écho à sa série Seascapes que l’on vient de voir. Dans celle-ci, il a produit des vues de la Terre qui observent l’eau, la lumière et l’atmosphère de notre planète.

Ici, les tirages d’Opticks explorent la lumière d’un point de vue purement physique, et pourraient donc être réalisés sur d’autres planètes. Il considère que la première série a amené à la deuxième.

Et sans surprise, ces images ne sont pas sans rappeler les travaux de Barnett Newman ou d’un certain… Mark Rothko.

Et pour les leçons à en tirer, je laisse la parole à Thomas.

Arrive le moment, qui est désormais un classique de ces épisodes : les leçons que l’on peut tirer de son travail. Pour cet épisode, j’en ai retenu 4 :

  1. La première de ces leçons est sur vous-même et pour vous-même. Vous l’avez vu, dans cet épisode nous sommes passés de blagues potaches (que j’avais toutes déjà entendues) à un travail riche, dense, pensé, et d’une rigueur hors normes. On ne peut pas faire ça si l’on n’accepte pas que notre jugement n’est pas parfait, que l’on ne peut pas tout comprendre du premier coup. Et c’est ça que je vous invite à faire pour tous les autres travaux que vous rencontrerez : prenez le temps de comprendre. Vous n’avez pas besoin d’aimer (ces épisodes ne servent pas à ça de toute façon), mais pour comprendre, il faut s’investir un peu, et souvent ça paie beaucoup. Je vous renvoie d’ailleurs à la vidéo : pourquoi cette photo nulle est dans un musée.
  2. Pour revenir à des choses plus photographiques : prenez le temps de préparer et de réaliser correctement vos travaux. La rigueur de Sugimoto est exceptionnelle, et le résultat, incroyable. Bien évidemment, il n’existe pas de conseils valables pour toutes les pratiques, les photographes de rue courent après la spontanéité et cela n’aurait pas de sens pour eux. Mais si vous êtes du genre méticuleux, aimez prendre votre temps et construire à votre rythme, le travail de Sugimoto est le parfait exemple de la qualité que l’on peut obtenir par un tel processus.
  3. Utilisez l’intemporalité. Parfois, un travail photographique se doit d’être ancré dans un lieu, une époque, un fait. La célèbre photographie de Capa, du Soldat espagnol, ne serait rien sans son contexte. Mais ce n’est pas forcément une nécessité. Sugimoto est adepte du minimalisme, il s’est détaché du temps, puis de la forme, et se concentre désormais sur la lumière pure. Là aussi, si vous voulez explorer de nouvelles pistes, n’hésitez pas à larguer les amarres.
  4. Enfin, et c’est un classique que l’on ne répétera jamais assez : détachez-vous des préconceptions. Faites les choses pour vous et parce que vous les voulez ainsi. C’est un exercice difficile, par lequel tous les artistes passent. Vous ne serez jamais Cartier-Bresson ni Eggleston, il n’y a qu’eux qui peuvent le faire. Mais vous pouvez être vous, apprenez à aimer l’artiste que vous êtes. Sugimoto ne s’est jamais embarrassé des règles soi-disant attendues en photographies, s’il ne respecte pas la “règle des tiers”, il fait encore moins la mise au point dans Architectures. Il pense comme un artiste, indépendamment du reste.

Conclusion

Le travail de Sugimoto est unanimement salué par la critique, les galeristes et les différentes institutions. Il a reçu plusieurs bourses et prix, notamment le Guggenheim Fellowship (1980). National Endowment for the Arts Fellowship (1982), le Mainichi Award (1988) et le Hasselblad Award (2001).

Cependant, je voulais terminer sur une note ressemblant un peu moins à un CV.

L’artiste japonaise Yoko Ono a créé une œuvre itinérante, nommée Wish Tree, l’arbre à souhaits. C’est une œuvre interactive qui permet aux spectateurs d’écrire leurs souhaits pour l’avenir de l’humanité sur de petits bouts de papier et de les accrocher aux branches des arbres plantés par l’artiste dans différents endroits du monde. Il se trouve actuellement au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden du Smithsonian à Washington, D.C.

Pour l’anecdote, en lisant le script de cette vidéo, qui est écrit par Thomas, que vous avez vu juste avant, je me suis rappelé que j’avais vu un de ces Wish Tree à Londres en 2012, avec quelques messages émouvants dont j’ai pu retrouver les photos de l’époque

5 ans plus tard à Washington, Hiroshi Sugimoto a déposé un papier sur l’arbre, où l’on peut lire : “Paix et esprit”, avec deux tampons de l’artiste. Je ne vous souhaite pas mieux 😉

Pour aller plus loin :

On peut le voir shooter ici : https://www.facebook.com/watch/?v=10153209410656991

– Accelerated Buddha, Editions Xavier Barral, 2013 : https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782365110303-accelerated-buddha-hiroshi-sugimoto/
– Theaters, Editions Xavier Barral, 2016 : https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782365111102-theaters-hiroshi-sugimoto/
– Dioramas, Editions Xavier Barral, 2014 : https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782365110525-dioramas-hiroshi-sugimoto/
– Seascapes, Editions Xavier Barral, 2019 : https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782365112215-seascapes-hiroshi-sugimoto/
– Architecture, Editions Xavier Barral, 2019 : https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782365112420-architecture-hiroshi-sugimoto/

 

 

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