Le cinéma comme influence : Gregory Crewdson – Incroyables Photographes #7

“Chaque artiste a une histoire centrale à raconter et la difficulté, la tâche impossible, est de présenter cette histoire en images.”
Cette citation est de Gregory Crewdson, le plus cinéaste des photographes américains, dont je vais vous parler dans ce nouvel épisode d’Incroyables Photographes.


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“Chaque artiste a une histoire centrale à raconter et la difficulté, la tâche impossible, est de présenter cette histoire en images.” Gregory Crewdson

 


Cette citation est de Gregory Crewdson, le plus cinéaste des photographes américains. C’est de son œuvre dont il sera question, dans ce nouvel épisode d’Incroyables Photographes.

Courant artistique et photographique

Crewdson est né dans le quartier de Park Slope à Brooklyn, à New York. Son père, un psychologue, donnait ses consultations au sous-sol du domicile familial, et ça influencera beaucoup son travail. Il admet avoir tenté, étant enfant, de surprendre ses conversations avec des patients.

“Mon père était un psychanalyste et je pense que ce fait a eu une grande influence sur mon développement en tant qu’artiste. Essayer de chercher sous la surface des choses un sens inattendu, du mystère.”

Il commence à expérimenter avec la photographie au Purchase College de l’Université d’État de New York, sans prendre cela au sérieux, il n’y voit là qu’un outil créatif. Cependant, il gagne la reconnaissance de l’école, et y développe son intérêt pour l’art. Il obtient son diplôme de premier cycle et fréquente ensuite l’université de Yale d’où il sort avec une maîtrise en beaux-arts. Sa thèse de doctorat illustre la vie quotidienne à travers le portrait de Lee, habitants du Massachusetts, le même endroit qui a inspiré sa première série, Natural Wonder, réalisée de 1992 à 1997.

Dans ce projet, Crewdson met en scène, en reprenant l’esthétique des dioramas du XIXe siècle, des animaux empaillés, baignés dans une lumière chaleureuse. Ce rendu, d’apparence positive et joyeuse, est très vite contrebalancé par des morceaux de corps, traces de cadavres, en putréfaction et percés de toute part par mère Nature.

Dès ce premier travail, ce qui caractérisera l’œuvre de Credwson toute sa carrière est présent. La mise en scène est millimétrée, tout est décidé en amont, chaque plante, chaque détail, chaque animal. Il ne laisse aucune place au hasard. Plus qu’une gêne, ces images provoquent aussi chez le spectateur un sentiment d’irréalité : on ne sait si l’on rêve ou pas. C’est sans doute sur ce dernier point que l’on retrouve l’influence de la psychanalyse sur son travail : sa recherche du mystère et ses interrogations sur l’inconscient.

Son projet suivant, intitulé Hover (qu’il réalise entre 1996 et 1997), l’éloigne un temps de ce rendu coloré tirant vers le kitsch. Il s’agit d’un travail en noir et blanc qui présente des vues plongeantes, produites du haut d’une grue, d’un paysage suburbain de l’ouest du Massachusetts.

 

Là aussi, malgré l’apparence documentaire que peut donner le noir et blanc, tout est mis en scène et prévu par Crewdson.

Le spectateur se retrouve dans les airs, à se demander de quoi il est témoin, « Que fait cet ours au milieu de la rue ? Pourquoi y a-t-il des mottes de terre au milieu de la route ? », baignant encore une fois, entre réalité et rêve.

Les particularités de son travail

Gregory Crewdson incarne la nouvelle génération de la « photographie de mise en scène » dont des artistes comme Jeff Wall ont été les pionniers.

Ce sont ses trois projets suivants qui vont inscrire définitivement son œuvre comme un des piliers de ce courant. Il s’agit de :

Twilight (1998 – 2002),

Dream House (une commande de 2002 du New York Times Style Magazine)

 

et Beneath the Roses (2003 – 2008)

Malgré les titres poétiques de ces séries, Crewdson s’attelle à nous montrer l’envers du rêve américain. Il y règne une atmosphère étrange, dérangeante : on a toujours l’impression que le drame rôde.
Il reprend les codes du cinéma (lumières angoissantes, mise en scène, couleurs) qui ont participé à construire ce rêve, pour mieux le démonter. Mais outre les gimmicks qu’il peut reprendre, et les quelques acteurs et actrices célèbres que vous aurez peut-être reconnus (comme Julian Moore), son travail est profondément marqué par le cinéma et ses influences. Les références à l’esthétique de l’univers de David Lynch ou Spielberg sont évidentes (les environnements nocturnes, les lumières et le traitement de la banlieue américaine ne sont par exemple pas sans rappeler ET).

Crewdson fait également référence à la peinture d’Edward Hopper, dont il reprend le jeu de lumière entre intérieur et extérieur.

Si les images de Crewdson fourmillent de détails, et donnent l’impression d’être un véritable récit, ça n’est pas un hasard. Il travaille comme un réalisateur avec des décors entièrement conçus à partir de story-boards, avec une équipe complète de cinéma et des effets spéciaux dignes de films d’Hollywood.
Tout ce processus est très long : cela commence par des idées, puis des dessins, la recherche du bon lieu, de la bonne lumière. Une fois que le projet est prêt, il faut organiser la prise de vue, c’est parfois tout un quartier qu’il faut envahir avec des voitures, des grues pour tenir les éclairages, des acteurs et figurants, maquilleurs, assistants techniques, etc.. Parfois, il va même jusqu’à recréer la météo à la prise de vue à l’aide d’une immense machine à pleuvoir. Tout cela pour arriver au résultat initialement voulu.

Pour donner un ordre d’idée, Beneath the Roses a mobilisé une équipe de près de 100 personnes, et a même fait l’objet d’un documentaire en 2012 : Gregory Crewdson : Brief Encounters, de Ben Shapiro.
Cependant, malgré la méthode de travail issue du cinéma, chaque image reste un instant unique : selon lui, seule la photographie, à la différence d’autres formes narratives, reste toujours silencieuse. Il n’y a ni avant ni après. Les évènements qu’elle capture demeurent un mystère.

Focus sur un projet particulier

Il y a un dernier projet de Crewdson dont je souhaitais vous parler : Fireflies, produit en 1996 et publié en 2006. Dans leur carrière, les artistes ont parfois différentes périodes, ils testent des choses et peuvent sembler s’éloigner de ce pour quoi on les connaît. Cependant, c’est sans doute dans ces moments-là que l’on perçoit le mieux ce qu’ils sont. C’est le cas pour ce projet.

Dans ces images, Crewdson s’éloigne de tout ce qui fait sa photographie jusqu’à présent : il s’agit de photographies nocturnes de la lumière produite par les lucioles. Lui qui est le maître de la lumière (n’utilisant presque que de la lumière artificielle, il vole sa place au soleil en la matière), il laisse de petits insectes définir ce que seront ses images. Il troque la mise en scène totale pour le hasard, les couleurs cinématographiques ou chatoyantes pour des noir et blanc très sombres. Mais est-ce si éloigné du reste de son travail ?

Absolument pas. On y retrouve ce qui est au cœur de son œuvre, dans sa forme quasiment la plus pure : l’équilibre ténu entre le familier et l’étrange, plongeant encore une fois le spectateur dans la position d’un doux rêveur (ou pas).

Les leçons qu’on peut en tirer

À travers son travail, Gregory Crewdson nous donne deux leçons que nous pouvons appliquer à nos images.

La première est de se donner les moyens de ses ambitions, d’aller jusqu’au bout de ses idées. Que ce soit avec l’aide d’amis, d’un peu de réseau, d’un club de photographes ou d’une équipe digne d’Hollywood, n’hésitez pas à vous faire accompagner quand c’est nécessaire. N’hésitez pas à sortir les grands moyens quand vous pensez qu’il le faut pour que votre photographie corresponde à ce que vous souhaitez.

La deuxième leçon est de ne surtout pas hésiter à anticiper vos travaux. La photographie est un art protéiforme et il n’y a pas qu’une seule façon de faire bien les choses. Certains sujets nécessitent d’être travaillés sur le vif (comme la photographie documentaire, par exemple), d’autres d’être anticipés et préparés à l’avance. Sachez les reconnaître et les préparer correctement : sur la durée, ça paye beaucoup.

Les ressources pour aller plus loin : le livre incroyable regroupant tout le travail de Crewdson publié aux éditions de la Martinière en 2013 : https://amzn.to/2Zr6Ktu

Conclusion

La carrière de Crewdson s’étale sur trois décennies, et sa reconnaissance va grandissant. Son travail a été largement exposé aux États-Unis et en Europe et figure dans de nombreuses collections publiques (Museum of Modern Art de New York ; Metropolitan Museum of Art, New York ; le musée d’art moderne de San Francisco ; et Smithsonian American Art Museum, Washington DC, pour n’en citer que quelques-uns). Il a enseigné dans diverses universités américaines, et est professeur à la Yale University School of Art. Son travail a aussi été récompensé plusieurs fois, notamment par la médaille Skowhegan pour la photographie, une bourse de recherche d’artistes visuels du National Endowment for the Arts et la bourse de recherche de la Fondation Aaron Siskind.

À 56 ans, c’est un artiste qui a encore de belles années devant lui, et dont la carrière est très prometteuse. Il a su incorporer ses influences dans son travail sans tomber dans le pastiche, et en produisant une photographie novatrice, personnelle et reconnaissable entre toutes.

“Il s’agit de trouver un sens à travers la lumière. Je suis toujours intéressé par les tensions. Une première est la collision entre le familier et l’étrange.”
Gregory Crewdson

Sanctuary 2009

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2 commentaires
  1. C’est marrant, dès la première photo j’ai pensé à Jeff Wall. Comme quoi, faut que j’arrête de penser que j’ai ni œil ni culture photographique.
    Encore un super épisode, bravo ! J’adore 🙂

  2. une vraie découverte pour moi qui n’ai pas une grande culture photographique et je le regrette… mais j’apprends ;-). aux 1ères images de l’article j’ai immédiatement fait un parallèle avec HOPPER (que j’adore). c’est cet approche picturale qui m’a plu dans le travail très fouillé de CREWDSON.