Joel Meyerowitz – Incroyables Photographes #6

Always try and stay awake” / “Essayez toujours, et restez éveillés” est le conseil à donner à un jeune photographe, pour Joël Meyerowitz, l’incroyable photographe dont je vous parle aujourd’hui.


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Always try and stay awake” / “Essayez toujours, et restez éveillés”.

Vous ne trouverez pas cette citation dans un livre, ni n’importe où ailleurs. C’est lors du dernier Paris Photo (une grande foire d’art se tenant dans la capitale), qu’elle a été obtenue. Quand mon ami Thomas Hammoudi lui a demandé un seul et unique conseil à donner à un jeune photographe, c’est ce que Joël Meyerowitz lui a répondu.

C’est de lui qu’il sera question dans cet épisode, qui tiendra une place toute particulière dans cette série d’incroyables photographes, tant par la qualité de ses travaux, que pour l’affection toute particulière que je leur porte.

Joël Meyerowitz est né en 1938 dans la ville de New York. Si son enfance n’est pas du tout bercée par la photographie, c’est là qu’il apprend à voir dans la rue. Comme il le raconte dans diverses interviews, son père Hy, lui montre tout ce qui se passe quand ils sortent ensemble : « regarde tel homme avec son chapeau ! et lui là-bas ! », c’est sans aucun doute là qu’il a acquis l’œil vif qu’il conseille désormais de garder toujours ouvert.

La photographie n’entre dans sa vie qu’en 1962. Alors jeune directeur artistique, il travaille dans une agence de publicité. Son patron recrute Robert Frank pour faire un petit livret, dont Meyerowitz devait être le designer graphique. Il ne connaissait alors rien de la photographie ou du travail de Frank et est subjugué par leur charme, par la manière dont il travaille. Frank bouge sans cesse, semble respirer le sol, et à chaque fois qu’il déclenche, l’action semble être à son apogée. Il sort des choses parfaites de l’ordinaire, ce qui fascine le jeune Meyerowitz. En voyant son travail, il abandonne la peinture et son école d’art. Il achète un appareil et va dans la rue, car il sait désormais que c’est là qu’il est censé être. Il n’est jamais remonté dans son bureau.

Si la photographie entre dans la vie de Meyerowitz par chocs successifs, le prochain a lieu quelques mois plus tard, quand sa femme de l’époque, Vivian, lui offre Images à la sauvette de Cartier-Bresson. Il est séduit par la force de cette vision, qui lui montre tout ce qu’il est possible de faire avec un appareil. Le choc est d’autant plus grand qu’à l’époque, les livres de photographies étaient rares, et récapitulaient principalement la production d’un magazine. Il n’y avait presque pas de livres d’art. Le troisième livre qui composera sa bibliothèque, et sera aussi fondateur de sa vision, est American Photographs de Walker Evans, photojournaliste américain. Trois livres très différents, qui lui ont ouvert un monde de possibilités.

Meyerowitz parcourt les rues, c’est un homme du bitume. Ces rues, notamment la 5e Avenue, il les arpentera avec des photographes aussi rentrés dans la légende depuis, comme Garry Winogrand (avec lequel il partagera le trottoir pendant 9 ans), Tony Ray-Jones, Diane Arbus, ou encore Lee Friedlander.

Il y rencontre même en 1963 celui qui l’a inspiré, Henri Cartier-Bresson, pendant qu’il photographie avec son ami Tony Ray Jones. Il se retrouve dans un café, à écouter le maître lui parler de photographie, et du fait qu’elle fait partie des choses de la vie qui peuvent la retourner.

Toutes ces relations lui permettent de rencontrer John Szarkowski alors conservateur en chef du MoMA, qui lui montre comment défendre ses idées, trouver un langage leur correspondant, et en parler à travers la photographie, sans devoir expliquer les images, juste par la force et la poésie de celles-ci.

Si Meyerowitz travaille en couleur, c’est simplement parce qu’il ne savait pas qu’à l’époque l’art était fait de noir et blanc. Il lui a fallu des mois pour s’en rendre compte et découvrir qu’à l’époque, la photographie couleur était réservée aux publicités et à la photographie familiale. Il décide de continuer, car le monde est ainsi : si les feuilles d’un arbre sont vertes, pourquoi les rendre grises ? Il se voit comme un missionnaire, et essaie de convaincre ses amis d’en faire autant (il réussira notamment avec Eggleston dont nous avons déjà parlé).

Cependant il utilise quand même ponctuellement le noir et blanc (car c’est plus facile à tirer) et parfois les deux en même temps pour une même scène, afin de comparer les résultats.

Dans le courant des années 70, il quitte la rue et se concentre sur d’autres projets, plus contemplatifs (nous en étudierons un dans quelques minutes, patientez). Dès le début des années 90, Meyerowitz va dépasser la photographie de rue pour se tourner vers le portrait (avec le projet « Redheads », en 1991), et le paysage (avec Tuscany : Inside the Light, en 2003).

Le prochain tournant de sa carrière sera au tout début du nouveau millénaire. Après le 11 Septembre, le maire de New York a interdit au public de prendre des photographies sur les lieux des attaques. Meyerowitz voulait se rendre utile, en garder une trace et documenter le travail des pompiers et des ouvriers qui suaient sang et eaux pour sauver des vies et redresser la ville. Il propose un projet à la municipalité qui est refusé, et donc décide de bricoler de faux documents et de faire jouer des contacts afin d’avoir accès aux lieux.

À 62 ans, il a passé 14 heures par jour durant 9 mois sur les lieux, avec 20 kg de matériel sur le dos. Il déclare paradoxalement ne jamais s’être senti aussi vivant, même si ce projet lui a beaucoup coûté : il a dû vendre une maison afin de payer les dix employés engagés pour scanner et organiser les photographies, qui sont aujourd’hui exposées au musée de Ground Zero.

Désormais, il vit entre la Toscane et New York. Il travaille principalement sur les natures mortes : avec des objets voués à être jetés, alors qu’ils dégagent selon lui une vraie présence. Il les regarde, cherche la meilleure manière de les assembler, un peu comme un metteur en scène qui offrirait une dernière performance à ses acteurs. Une pratique sans doute liée à son âge : même s’il dit que la mort ne lui fait pas peur, elle lui donne une nouvelle façon de contempler et de comprendre le monde.

Son œuvre est unanimement saluée par tous les acteurs du milieu. Une importante rétrospective de son travail a également été organisée par la Maison européenne de la Photographie en 2013. Les œuvres de Meyerowitz sont visibles dans de nombreuses collections publiques, notamment au sein du Musée d’Art Moderne, du Metropolitan et du Whitney Museum of American Art de New York. Tout au long de sa carrière, ce sont 350 expositions dans des musées et galeries autour du monde qui auront été consacrées à son travail.

Meyerowitz et la rue

Mais il est impossible de parler de Joël Meyerowitz sans parler de photographie de rue. Elle a longtemps été le centre de sa pratique, et ce qui l’animait le plus. Il est très bavard sur le sujet en interview, a écrit des livres et aussi produit une masterclass, bref : impossible de tout dire en quelques minutes. Cependant, il y a quelques réflexions qui sont fondamentales :

La photographie de rue, pour lui, est la forme la plus pure de photographie qui soit. Tous les autres genres de photographie, le paysage, le portrait, la nature morte… : tous descendent ou ont une relation à l’histoire de la peinture, mais seules les photographies de rue sont nouvelles. La peinture n’a jamais rien produit de similaire avant, comme des éléments coupés par le cadre, fragmentant ce qui s’y passe. La photographie est née dans la rue. C’est sa nature essentielle. Il considère que la photographie de rue est au centre de l’art photographique.

Cependant, il estime que toutes les photographies prises dans la rue ne sont pas des photographies de rue. Pour lui, il y a beaucoup de travaux de mauvaise qualité actuellement. Ce que les gens considèrent comme tel ne sont souvent que des portraits ou des photographies d’objets. Ce n’est pas le même genre d’engagement critique que les meilleurs photographes de rue ont eu, avec ses nombreuses facettes, et ça manque de l’investissement émotionnel qui lui est cher.

Enfin, concernant le droit à prendre des images dans l’espace public, il déclare :

« La rue est un espace public. Tout le monde y est sur un pied d’égalité. Vous avez le droit de vous promener et moi de prendre des images. Si vous ne voulez pas être photographié, n’allez pas dans la rue ! Avec le droit à l’image, on n’aurait pas les images de Cartier-Bresson, majeures pour l’histoire de la photographie et l’histoire du XXe siècle. Il devrait y avoir une loi Cartier-Bresson permettant aux artistes de travailler pour l’histoire.”

Meyerowitz n’est pas homme à rentrer dans des cases, à s’imposer un genre et y rester. D’ailleurs, son premier livre n’est pas un livre de photographies de rue, mais Cape Light, publié en 1978, qui est devenu un classique de la photographie couleur, vendu à plus de 150 000 exemplaires. Il s’agit d’un recueil de photographies, prises à Cape Cod. On y retrouve des scènes courantes (de minuscules personnages sur une plage, un porche contre un ciel assombri par l’orage, du linge séchant dans le vent de l’été), qui sont toutes transformées par la lumière poignante du Cap et la vision subtile et lumineuse de Meyerowitz. Ce livre présente toutes les nuances de couleurs et de lumière dans ce lieu unique à la rencontre du ciel, de la mer et de la terre qu’est Cape Cod.

C’est un travail sublime principalement pour deux raisons :

• La première, c’est le grand soin apporté au travail photographique. Meyerowitz a travaillé à la chambre (donc en très grand format) et a porté beaucoup d’attention à la sélection et aux tirages, jusqu’à obtenir un ensemble cohérent d’images fortes tant séparément qu’ensemble. Il raconte dans le livre avoir passé des journées à tirer et regarder les images, puis avoir aussi pris la peine de les laisser se reposer, de faire autre chose, pour mieux y revenir.

• La seconde, c’est qu’il a le don de photographier l’anodin. Ces instants, fugaces, ces temps morts entre deux destinations par exemple. Le moment entre chez soi et la voiture, où l’on entre-aperçoit une belle lumière. Pendant tous ces moments, Meyerowitz est là, prêt, avec son appareil photographique.

Comme nous venons de le voir, l’œuvre de Joel Meyerowitz est très riche, variée, et en constante évolution. Lui-même n’étant pas avare de conseils, il m’a été très difficile de ne pas faire une liste longue comme le bras d’idées à retenir pour votre pratique. Ainsi, j’ai décidé d’en retenir simplement cinq :

N’ayez jamais peur de vous renouveler, de recommencer, d’aller complètement ailleurs. Il n’a fait que ça tout au long de sa carrière, et à chaque fois, ça a payé. Ne vous enfermez jamais dans une catégorie. Si Meyerowitz continue de chercher à faire de nouvelles choses à plus de 80 ans, c’est aussi à votre portée.

• « Essayez toujours, et restez éveillés ». C’est sans doute le conseil le plus important, surtout si vous pratiquez la photographie de rue. N’ayez jamais peur, si vous voyez ce que vous pensez être une bonne image, prenez-la, vous avez le reste de votre vie pour décider si vous aviez raison ou non. Et restez éveillés, ne soyez pas noyé dans le boucan de la ville, mais gardez l’œil vif, soyez attentif à tout.

Ayez toujours un appareil sur vous. C’est sans doute le conseil le plus basique, celui que vous avez le plus entendu, mais cela peut radicalement changer votre pratique. Soyez toujours prêt à dégainer et à réagir, une bonne photographie peut arriver quand on la cherche, mais aussi lorsque l’on ne s’y attend pas.

Soyez socialement conscient, ne vous arrêtez pas à la surface des choses, comme la beauté de votre sujet ou de la lumière. Creusez sous la surface. Par son travail dans la rue, Meyerowitz a mis en image le grand roman de l’Amérique. N’ayez pas peur de raconter plus que de dire.

N’hésitez pas à changer de format. Que vous utilisiez un appareil argentique ou numérique, un APS-C, Full Frame, une chambre ou n’importe quoi d’autre, n’hésitez pas à aller voir ailleurs, à changer votre façon de produire des images (cela va plus loin que l’appareil d’ailleurs). Meyerowitz compare la photographie de rue au jazz, cela bouge dans tous les sens, et il faut un appareil relativement petit pour suivre. À l’inverse, le paysage est plus proche de la musique classique, du violoncelle, lent et lourd, sa chambre photographique convient bien à l’exercice.

Si vous voulez vous plonger davantage dans son travail, je vous conseille le livre Retrospection qui est un excellent résumé de son œuvre.

Joel Meyerowitz est donc un monument vivant de la photographie. Tant passionné que passionnant, il a su se renouveler sans cesse, et marquer la photographie de son empreinte. Il passe régulièrement en France lors de grands évènements comme Paris photo ou les rencontres d’Arles, ou à la galerie Polka qui le représente : je vous invite à surveiller ces dates et à aller l’écouter si vous le pouvez, vous en ressortirez grandis.

“Il faut prendre des risques, sinon on reste toujours à la même place.”

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