La peur de l’invisible en photographie

Cette période de confinement me fait me pencher sur la question : comment traduire la menace invisible en photographie ?



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Bonjour à tous, ici Laurent Breillat pour Apprendre la Photo, et bienvenue dans cette nouvelle vidéo !

J’écris et j’enregistre cette vidéo alors que ça fait presque 2 semaines que nous sommes confinés pour limiter la propagation du coronavirus. Au moment où vous verrez cette vidéo, ça fera sans doute 1 mois ou presque qu’on sera confinés. J’espère que vous et vos proches allez bien, et si vous faites partie de tous ceux qui contribuent à ce que la société fonctionne encore à peu près, un grand MERCI à vous. 🙂

J’ai beaucoup de chance, car le confinement me touche très peu dans ma vie quotidienne : je travaille déjà à 100 % depuis un ordinateur, et toute l’équipe d’Apprendre la Photo est déjà en télétravail. Bref, la transition a été aussi simple pour moi que de ne pas ouvrir ma porte d’entrée.

Cela dit, même si sur le plan pratique c’est simple, je ne suis pas sans ressentir une certaine angoisse. Les retours de courses sont un peu ubuesques, avec les lingettes désinfectantes pour nettoyer les emballages, c’est quand même un peu surréaliste. Ce n’est pas irrationnel du tout, puisque dans les faits ça pourrait être un vecteur de contamination, mais ça traduit une peur assez particulière : celle de la menace invisible.

Et pendant ce confinement, j’ai donc l’occasion de lire ou relire mes livres photo. Et juste avant d’écrire cette vidéo, j’ai sorti un peu au hasard le livre Fukushima Fragments  de Kosuke Okahara. C’est un photojournaliste japonais, et au moment du séisme et du tsunami qui ont frappé le Japon en 2011, Okahara était en Libye pour couvrir le conflit là-bas.
Suite à l’accident nucléaire de la centrale de Fukushima, il rentre au Japon au plus vite afin de documenter les évènements, ce qui donne lieu à ce livre.

Dans l’introduction, il y a un passage qui m’a marqué, que je vais vous lire :

« Je transportais deux valises en même temps qu’un lourd matériel photographique, et je m’inquiétais de savoir comment naviguer d’un train de banlieue à un autre pendant les heures de pointe extrêmement pénibles à Tokyo. En arrivant en ville, je fus stupéfait. Le Tokyo que je connaissais était une ville noyée sous les enseignes lumineuses, une ville qui ne dormait jamais. Celle que je découvris ce jour-là était plongée dans l’obscurité et totalement vide. La peur des radiations, les coupures de courant continuelles et le jishuku une notion très japonaise d’auto-restriction volontaire, donnaient l’image d’une ville morte. »

Évidemment, quand vous lisez ça alors que les rues de votre propre ville sont désertées, et que la moitié de la population mondiale est confinée chez elle, ça résonne un peu.

Le point commun entre Fukushima et la crise qu’on traverse aujourd’hui, c’est à mon sens le côté invisible de la menace. Bien que l’accident nucléaire de Fukushima n’ait provoqué aucun mort direct de la radioactivité, à côté des 18 079 morts et disparus provoqués par le séisme et le tsunami qui a suivi, la peur n’est pas la même.

Un séisme, un tsunami, c’est concret, palpable. On peut voir les débris, et une fois que c’est passé, c’est passé. Il n’y a plus qu’à pleurer et reconstruire. Mais la menace invisible provoque en nous une peur différente, plus animale : par définition on ne la contrôle pas, et on n’a que des moyens limités pour diminuer ses effets sur nous.

Visiter la région de Fukushima à l’époque avec un compteur Geiger donnait une certaine prise sur la réalité de la menace, mais au fond de nos cerveaux de primates subsiste toujours un doute. Et je pense qu’on est dans un état similaire avec le coronavirus : désinfecter ses achats et se laver les mains consciencieusement nous donne une prise sur la menace, qui est réelle, mais on n’est jamais vraiment sûr. Et si quelqu’un avait éternué 2 minutes avant notre passage, et qu’on traversait inconsciemment un nuage de virus ? On ne peut pas s’empêcher d’y penser.

Bref, ça m’a donné l’idée de m’intéresser à la manière dont la menace invisible avait pu être traitée en photographie. En effet, « invisible » et « photographie » ne vont par définition pas bien ensemble.

Commençons donc par le livre dont je viens de parler donc. Dans Fukushima Fragments, malgré son métier de photojournaliste, Okahara a choisi une approche que je trouve plus personnelle, pas dans la recherche de l’exhaustivité d’un reportage, mais au contraire dans la traduction en images de son sentiment personnel, tout en essayant de nous ouvrir une fenêtre sur la réalité.

Il a surtout photographié l’absence de l’Homme dans le paysage. Quelques photos présentent les dégâts visibles du tsunami, mais pour la majorité, il s’agit d’endroits soudainement vides, abandonnés. La menace invisible se manifeste par son aspect le plus visible : l’absence de l’Homme.


On voit quand même quelques êtres humains dans son livre, principalement les personnes chargées de la gestion de la crise (nettoyage, policiers chargés du contrôle de la zone), et les personnes restées sur place, dans les zones peu contaminées, mais encore inconfortablement proches de la centrale.

Et paradoxalement, après de nombreuses pages de décors vidés de tout humain, voir apparaître des présences humaines dans les photographies renforce encore ce sentiment de menace invisible. Nous ne sommes que spectateurs du livre, nous n’avons pas l’absence de crépitement du compteur Geiger pour nous rassurer, et on ne peut qu’être un peu inquiets pour eux.

Vous vous en souvenez peut-être, mais en 2016 j’avais réalisé une vidéo aux Rencontres d’Arles sur le travail de Guillaume Bression et Carlos Ayesta, et déjà j’y évoquais la difficulté de représenter la menace invisible. Je vous mets le lien à la fin de la vidéo, et vous verrez qu’ils ont fait un choix très différent, en utilisant la mise en scène dans l’une de leurs séries.

Le deuxième livre dont je voudrais vous parler, c’est « Minamata » de W. Eugene et Aileen Smith. C’est un livre qui date de 1975, dans lequel ces deux photographes sont partis au Japon, encore une fois, relater les conséquences de la catastrophe écologique et humaine de la baie de Minamata.

C’est un exemple tellement connu que je l’ai vu à la fac en écotoxicologie, c’est vous dire, c’est vraiment un cas d’école, quasiment.
Pour résumer simplement, en 1907, l’entreprise Chisso installe une usine chimique dans la baie de Minamata au Japon. À partir de 1932, elle rejette dans la baie des résidus de métaux lourds, dont du mercure.

Ce dérivé de mercure est absorbé par les êtres vivants, et s’accumule dans leurs chairs. Au fur et à mesure que ça remonte la chaîne alimentaire, le mercure devient de plus en plus concentré dans les chairs des poissons, par un phénomène qu’on appelle la bioaccumulation. Pour résumer simplement : le plancton accumule un peu de mercure, le petit poisson mange beaucoup de plancton et donc accumule beaucoup de mercure, et le gros poisson mange beaucoup de petits poissons et donc accumule vraiment beaucoup de mercure.

Et comme vous pouvez le deviner : l’humain mange beaucoup de gros poissons, et donc accumule vraiment vraiment beaucoup de mercure.
Cette intoxication crée ce qu’on a appelé la maladie de Minamata, qui se traduit par des symptômes neurologiques comme une réduction du champ visuel, une altération de l’audition, de la parole, une perte de coordination des membres, et des malformations chez les fœtus.

Elle est décrite pour la première fois en 1949, et on comprend son origine en 1959 grâce à un médecin employé de Chisso. Les rejets s’arrêteront enfin en 1966, et la maladie aura touché des dizaines de milliers de personnes (les estimations sont difficiles aussi longtemps après, mais 13 000 personnes ont été reconnues par l’État, et 25 000 de plus sont en attente d’une décision).

Je vous résume rapidement l’histoire, mais dans le livre, les Smith vont beaucoup plus loin. C’est un véritable photoreportage : il y a beaucoup de texte, et le livre se finit même par plusieurs pages avec des données précises, des tableaux et des graphiques.

Dans leurs photos, les Smith font un choix presque opposé à celui d’Okahara dans Fukushima Fragments : l’humain est omniprésent. Le livre est en plusieurs parties, et se concentre tantôt sur les réunions publiques avec les dirigeants de Chisso, les familles des victimes, les manifestations, le procès, et pour finir une certaine note d’espoir en montrant la manière dont la vie continue malgré tout.
Ils ont donc une approche beaucoup plus proche du reportage, qui se veut plus exhaustive sans doute, et qui se concentre davantage sur les conséquences de la menace invisible.

Pour autant, le livre ne se veut pas objectif. C’est même la PREMIÈRE phrase de l’introduction : « Ceci n’est pas un livre objectif. » Les Smith ont conscience que leur discours est passionné, et ils ne cherchent pas l’objectivité.

Je trouve que ces deux exemples assez opposés sont intéressants : ils montrent comme on peut tenter de saisir une menace invisible de manières complètement différentes, et comment la personnalité des artistes influence énormément l’œuvre finale.

J’espère donc que ça vous aura appris quelque chose.

J’ai choisi de ne parler que de ces deux livres, car ce sont les seuls que j’avais sur le sujet, mais ce ne sont évidemment pas les seuls qui traitent d’une menace invisible. Si vous en connaissez d’autres, n’hésitez pas à nous en parler un peu en commentaire, et à nous dire comment l’auteur exprime ce sentiment.

Ce sera sans doute intéressant de comparer ça aux travaux photographiques qui ne manqueront pas d’être créés pendant cette crise. Parce que je ne doute pas un instant que partout dans le monde, des artistes photographes aient des choses à dire sur ce qu’on traverse, et que dans quelque temps, on puisse voir les travaux, et à travers eux nous souvenir de ce qui s’est passé, et y réfléchir.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! Si vous avez aimé cette vidéo, pensez à lui mettre un pouce bleu et à la partager avec vos amis. Si jamais vous découvrez la chaîne avec cette vidéo, pensez à vous abonner et à cliquer sur la cloche pour ne pas rater les prochaines, et puis à télécharger votre guide gratuit pour progresser en photo. Qui sait, l’un d’entre vous produira peut-être un travail significatif sur notre situation, en tout cas, je l’espère.
Je vous dis à plus dans la prochaine vidéo, et d’ici là à bientôt, et bonnes photos !

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un commentaire
  1. Bonjour,
    Bravo pour ce site très enrichissante sur la photographie et qui est en plus au top suggestion de Google 🙂

    J’ai longtemps fais de la photographie avec mon téléphone.
    J’ai remarqué ce produit : http://pay.nicolasf.wadchar.1.1tpe.net/

    Qu’en pensez vous et quel est votre avis la dessus ?

    Merci et bonne journée.

    Nicolas