La photo la plus chère du monde, avec Andreas Gursky – Incroyables Photographes #11

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Découvrez le travail d’Andreas Gursky, le photographe de tous les records, tant par le prix de ses images que par leur immensité.



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“L’art ne devrait pas produire un rapport sur la réalité, mais devrait regarder ce qui se cache derrière les choses.”
Andreas Gursky.

Comme pour l’épisode précédent, c’est Thomas Hammoudi qui a écrit le script de cet épisode. Andreas Gursky est l’un des premiers photographes pour lequel il a eu un coup de cœur. Son travail lui a ouvert les yeux sur les possibilités esthétiques et narratives de la photographie, et c’est pourquoi cet épisode, qui lui est consacré, aura une place toute particulière dans la série. Nous sommes tous deux très heureux de vous parler d’Andreas Gursky dans Incroyables Photographes.

Gursky est connu pour son utilisation de la manipulation numérique pour créer des images qui brouillent la ligne de démarcation entre la réalité et la fiction – transformant des usines, des raves techno et des salles de marché en sites de beauté abstraite. Né en Allemagne en 1955, d’un père photographe commercial, il effectue tout d’abord des études de photographie à Essen.


En 1980, il entre à l’école des beaux-arts de Düsseldorf et devient l’élève du célèbre couple de photographes Bernd et Hilla Becher, qui s’intéressent à l’architecture industrielle et urbaine en noir et blanc, dans une approche de la photographie volontairement impersonnelle.

Comme pour tous les autres élèves de cette fameuse école (dont sont issus bon nombre de grands photographes actuels), leur approche a une grande influence sur Gursky. C’est désormais un des derniers tenants du réalisme photographique.


Il produit des photographies vertigineuses où l’on peut apercevoir des foules humaines, des fenêtres, des objets à l’infini, au point de ne plus distinguer une silhouette d’une autre.

La photo nommée Tokyo, Stock-Exchanges, est bien représentative de cette approche avec les centaines de personnes qui y apparaissent.

Ses photographies sont habitées par la répétition et la multiplication à l’infini d’éléments.
L’espace se trouve au cœur de ses recherches esthétiques. Tout, dans ses photographies, donne cette impression de gigantisme, de vertige et de monumentalité.
Sur les cinq continents, ses séries dressent un inventaire des lieux emblématiques de la vie sociale mondialisée : supermarchés, gratte-ciel, usines, parkings, rassemblements festifs et sportifs.


Il nous en montre tous les paradoxes. Un monde de globalisation et d’échanges. Du règne des réseaux et de la vitesse. De la déshumanisation et de la standardisation du quotidien. Ici, l’emprise évidente de l’homme sur son environnement traduit également la violence de la contrainte sociale subie par les individus.
De ce sujet, il produit des photographies saturées par les couleurs et les détails d’un monde grouillant, aux courbes géométriques, droites ou anguleuses. Des lignes de force, parfois définies au sein même du chaos d’une foule ou d’une décharge, traversent ses images, et en définissent la lecture.

Au début des années 1990, il commence à utiliser les possibilités offertes par le numérique, en combinant plusieurs photographies d’un même objet prises d’endroits différents (par exemple, Paris, Montparnasse, 1993, une image de 1,87 x 4,28 m; au rythme géométrique proche de l’abstraction et qui représente un immeuble dans son entièreté).

Gursky manipule a posteriori ses clichés, n’hésitant pas à effacer, dupliquer, atténuer ou rehausser des segments entiers de l’image d’origine. Avec leur composition rigoureuse et leur grand format, ses œuvres se présentent comme des tableaux photographiques figeant le temps, où la multiplication et la netteté des détails touchent à l’abstraction. Loin d’être conçue comme un simple reflet de la réalité, l’image est construite par Gursky comme un objet obéissant à sa propre logique.

Ses photographies sont parmi les plus chères au monde : 99 Cent II Diptych (2001) a été adjugée 1 700 000 livres (3 346 456 dollars) dans une vente aux enchères à Sotheby’s à Londres le 7 février 2007.

Rhein II (1999) a atteint 4,3 millions de dollars (3,1 millions d’euros) lors d’une vente aux enchères chez Christie’s à New York le 8 novembre 2011. Des sommes monumentales, pour des images monumentales.

Ces prix posent aussi une question liée intrinsèquement à l’art photographique, qui par nature permet la « reproductibilité technique ». Comment est-il possible de donner à un cliché photographique une valeur marchande, sachant qu’il peut être tiré à autant d’exemplaires qu’il est possible de le souhaiter ? Par une signature, un parafe, un tirage ou une édition particulière ou limitée ? L’œuvre de Gursky, par ses prix exorbitants, remet sur la table, les questions et polémiques des débuts de la photographie soulevées dès le XIXe siècle.


Impossible de parler de Gursky sans parler de Rhein II. Une photographie qui a été l’une des plus chères jamais vendue pendant longtemps (avant qu’elle se fasse détrôner par des travaux dont l’intérêt est tout à fait discutable, mais les vices du marché de l’art ne sont pas le sujet du jour).

Il a réalisé cette image en 1999, elle représente le fleuve du Rhin qui traverse l’image de part en part, et qui est entouré de zones d’herbes. Le ciel est nuageux, l’ambiance pesante, le rendu très pictural. Le tirage est monumental : encadrée, la photo mesure 2m10 sur 3m80.

La photographie a été modifiée numériquement, Gursky a enlevé des détails comme un homme qui promenait son chien ou encore des usines dans le fond. À ce sujet Gursky déclare :
“Paradoxalement, cette vue du Rhin ne peut pas être obtenue in situ, une construction fictive était nécessaire pour donner une image fidèle du fleuve moderne.”

Et dans ces quelques mots, tout ce qui a fait le succès de l’œuvre est présent. Gursky manipule l’image pour obtenir ce qu’il souhaite, en cela il se place dans la droite lignée des peintres et des premiers photographes, qui étaient des acteurs actifs de leurs images et ne se gênaient pas pour les manipuler. Aussi, par ce travail qui ne montre pas la réalité, Gursky s’approche au plus près de ce qu’est le Rhin, de son essence, de ce qui le caractérise le plus. On ne représente jamais aussi bien l’âme de ce fleuve que par cette “fausse” image qui en est faite.

Dans cette photographie, la chancelière allemande Angela Merkel et ses trois prédécesseurs qui ont dirigé l’Allemagne depuis 1974 siègent en rangs, ensemble. Ils regardent une énorme peinture abstraite accrochée au mur devant eux. Un moment incroyable, historique, s’il s’était vraiment produit.

En réalité, l’image est une composition numérique construite à l’aide de photos des quatre chanceliers qu’il a pris séparément. Cette image est typique du travail de Gursky ces dernières années. Lui qui utilisait le numérique comme un outil pour recomposer ses images (qui ne pouvaient pas êtres prises en une seule vue) s’en sert désormais comme d’un outil créatif à part entière. Ces œuvres «entièrement construites» font partie des plus intéressantes de Gursky qui établit désormais un dialogue avec l’art abstrait et compose ses images comme le ferait un peintre. Une pratique qui existait déjà dès la naissance de la photographie, où les manipulations dans la chambre noire faisaient déjà apparaître des choses dans la photographie qui n’étaient pas là.

Le travail de Gursky est une cathédrale. Je pourrais vous parler de Notre-Dame de Paris en long en large et en travers, vous décrire chaque statue et vous en raconter l’histoire, rien ne remplacera jamais la sensation que l’on a de la découvrir sur l’île de la Cité à Paris, par une belle journée ensoleillée. Il en va de même pour le travail de Gursky. Il ne s’apprécie totalement qu’en vrai, et pour une raison toute simple : sa grandeur. Cette grandeur n’est pas que physique, même s’il a l’habitude de faire des tirages plutôt impressionnants (on ne peut pas en acheter un à Paris Photo et repartir avec dans le sac). Elle est aussi sémantique. Ses images sont grandes, grandioses, riches de détails. Par son travail et son approche, le sujet prend de l’ampleur dans son image, et pour apprécier cela pleinement, pour être submergé par cela, il faut se tenir devant le tirage.

Les leçons qu’on peut en tirer:

Dans le travail de Gursky, on trouve deux leçons que vous pouvez appliquer à votre photographie dès maintenant :

Produisez peu, mais produisez bien. Privilégiez la qualité sur la quantité. Vous n’avez pas besoin de produire une image par jour pour alimenter vos réseaux sociaux. Consacrez du temps et donnez de l’importance à votre travail. Gursky déclare ne produire désormais que 8 images par an (il ne prend pas que 8 photos bien évidemment, c’est juste qu’il en termine et présente seulement 8). C’est certes peu, mais… voyez un peu le résultat !

N’ayez pas peur de la retouche, numérique ou analogique d’ailleurs, elle fait partie de l’histoire de la photographie et c’est un faux débat (sauf si vous êtes journaliste bien sûr !). Utilisez tous les outils mis à votre disposition pour réaliser ce que vous souhaitez. Gursky a produit une des images les plus chères du monde ainsi, et est reconnu par toutes les institutions (musées, galeries) comme un artiste majeur. De quoi en faire taire beaucoup sur le sujet…

Photographe de la grandeur et de l’esthétique picturale, Gursky est un des photographes majeurs de notre époque. Sa constance, sa rigueur et aussi les sujets auquel il s’intéresse en font un exemple, et ayant encore de nombreuses années devant lui, un photographe à suivre de près.

Ah, et si vous vous sentez l’envie de dire que la retouche ça n’est pas de la photographie, revoyez cette vidéo d’abord. 😉

Les ressources pour aller plus loin (livre, expo)

“Andreas Gursky” (Steidl, 2018) : https://amzn.to/2u3txBB

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2 commentaires
  1. Je ne connaissais Gurski qu’avec Rhein II et le “bruit” autour de la valeur du cliché. Heureuse d’en apprendre davantage sur ce photographe adepte des formats XXL. MERCI pour cet article qui complète ma petite culture photographique.