La place de l’INSTINCT en photographie

Quand on prend une photo, et qu’on la compose, est-ce que c’est à l’instinct, ou est-ce qu’on réfléchit ? Quelle est la place de la réflexion et de l’intuition en photo ? Y a-t-il une vraie séparation entre les deux ?



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Bonjour à tous, ici Laurent Breillat pour Apprendre la Photo, et bienvenue dans cette nouvelle vidéo !

Aujourd’hui, je voudrais parler de la place de l’instinct ou de l’intuition en photographie. L’idée m’est venue en lisant une page du livre Photo Work chez Aperture, où 40 photographes répondent à des questions sur leur pratique.

Le photographe américain Matthew Connors, qui a notamment été exposé au MoMA de New York, y répond à une question intéressante : “Où est-ce que vous placeriez votre style sur un continuum entre complètement intuitif et formulé intellectuellement ?
Je vais vous lire sa réponse juste après, mais j’ai tout de suite pensé à vous en parler, car je pense que pour beaucoup de débutants et d’amateurs de photographie, c’est difficile de savoir comment faire la part entre réflexion et intuition.

En effet, quand on commence, on n’a souvent pas tellement d’intuition sur comment photographier une scène (je parle bien sûr en termes de composition, pour les réglages c’est un peu plus difficile de les faire intuitivement ^^). Et pourtant, quand on se met à écouter un peu les grands photographes, on se rend compte que beaucoup disent qu’ils ne savent pas trop comment ils font. Juste, ils photographient comme ça leur vient.

Certains réfléchissent beaucoup plus en amont bien sûr, comme, par exemple, Gregory Crewdson dont je vous avais parlé dans Incroyables Photographes. Mais ça ne veut pas dire qu’ils puissent expliquer leurs choix de manière rationnelle.
Alors comment ça se fait ? Est-ce que ces photographes ont juste un talent particulier, inné, un peu magique presque, que vous n’aurez jamais ?

Eh bien, je ne crois pas à ça. Avant de développer, je vais vous lire la réponse de Matthew Connors à la question qu’on lui posait. Je vous fais une traduction approximative.

Pour rappel, on lui pose la question de savoir où se situe son style entre complètement intuitif et intellectuellement formulé :

« C’est quelque part entre les deux. Où exactement dépend du projet en particulier, et de son stade de développement. Pendant que je photographie, j’essaie de puiser dans les réservoirs d’intuition que j’ai. Mais j’opère en général de l’autre côté du continuum quand je prends des décisions sur les contextes à approcher, quelle forme ça devrait prendre, et les outils à emporter sur le terrain. Au fur et à mesure qu’un projet progresse et que des motifs importants émergent, je me préoccupe davantage des relations entre les images. Quand je photographie, ça me pousse à prendre des décisions plus conscientes sur la manière dont les nouvelles images peuvent rentrer en relation avec les existantes.
Mais je dois dire que je n’ai jamais complètement fait confiance à la dichotomie entre intellect et intuition. Ces manières supposément différentes de travailler se superposent dans mon esprit. Nos intuitions sont des manières de mettre en œuvre très rapidement un ensemble de formulations intellectuelles qu’on a développées à propos du monde. Elles sont en constante gestation en réponse à la culture qu’on consomme et aux expériences qu’on a. La manière dont mon intuition module une image à un moment donné peut être autant influencée par ma relation avec mon père que par une flaque dans laquelle j’ai marché la semaine précédente. Paul Graham a un jour appelé l’intuition d’un photographe leur “intelligence liquide”. Ça m’a toujours marqué. »

Je suis d’accord à 100 % avec ce que dit Connors, et donc j’aimerais reprendre les trois points principaux qu’il fait dans son énoncé.

1. Acte de photographier vs ce qu’il y a autour

Premièrement, il sépare l’acte de photographier, en tant que tel, de tout ce qu’il y a autour, et notamment la préparation d’un projet, et la réflexion autour de son évolution.
Il est davantage dans l’intuition au moment de photographier, et davantage dans la réflexion pour tout ce qu’il y a autour, notamment l’édition, donc la sélection des images, et les orientations qu’il va donner au projet, au fur et à mesure qu’un fil rouge émerge.

2. Évolution au fur et à mesure de l’avancement

Deuxièmement, il parle d’une évolution au fur et à mesure de l’avancement d’un projet. Si vous avez suivi les différentes vidéos sur mes séries photographiques, vous vous souvenez peut-être que ça se passe exactement comme ça : je commence purement à l’instinct, je laisse émerger un fil rouge intuitivement, puis je l’identifie consciemment, et je fais des choix conscients de contraintes, qui vont ensuite guider ma prise de vue. Elle devient donc un peu plus intellectuelle (ce n’est plus à 100 % de l’intuition), mais simultanément ces contraintes sont en quelque sorte libératrices : l’intuition peut s’exprimer 100 % librement dans ce cadre donné, sans se demander si on va réussir à faire un truc cohérent. Le cadre rassure sur la cohérence finale du projet, et permet au final d’éviter les parasites du cerveau conscient, qui a déjà donné son avis, et qui est content.

D’ailleurs, les élèves de la formation  Regard Nomade le savent, puisque c’est la méthode qui est enseignée dedans.

3. Pas de séparation intelligence / intuition

La troisième et dernière chose qu’il évoque, c’est que finalement la séparation entre les deux n’existe pas. Et je suis 100 % d’accord avec ça. Pour moi, l’intuition c’est juste de “l’intelligence inconsciente”. C’est-à-dire que cette intuition se développe parce qu’on l’a nourrie de sources extérieures, et de réflexions personnelles.

La raison pour laquelle un photographe expérimenté peut composer de manière assez intuitive, sans vraiment savoir expliquer pourquoi, ce n’est pas un talent particulier. C’est parce qu’il a enregistré tellement d’informations en se cultivant, et en pratiquant, que la réflexion n’en est même plus consciente. Mais elle n’en est pas moins cérébrale.

Alors je ne sors pas complètement ça de mon chapeau, ça a en fait été prouvé par une étude. J’ai piqué ça dans le bouquin Seven Myths about Education.

Une expérience a été faite sur des joueurs d’échecs de tous niveaux, des grands maîtres aux novices. On leur présentait un plateau d’échecs issu d’une vraie partie pour un temps très bref (entre 2 et 10 secondes), et on leur demandait de replacer les pièces de mémoire.
Les grands maîtres étaient capables de reproduire avec une précision quasi parfaite (93 % !) les positions qui contenaient quand même environ 25 pièces !
Les experts en replaçaient 72 %, les bons amateurs 50 %, et les novices 33 %.

Mais le plus étonnant, c’est qu’ils ont ensuite refait l’expérience des années plus tard, en obtenant le même résultat d’ailleurs, mais ils ont ajouté une variable intéressante : ils ont placé les pièces au hasard sur le plateau, sur certains exercices.

Et dans cette situation, tous les joueurs, des maîtres aux novices, se sont rappelé seulement 3 ou 4 pièces en moyenne, c’est-à-dire encore moins bien que les novices sur la première expérience, qui travaillaient sur des vraies situations des échecs.

Cette expérience suggère donc que la principale différence entre les novices aux échecs et les grands maîtres, c’est avant tout le nombre de positions mémorisées qu’ils ont en tête. Les échecs ne sont en fait pas tant un jeu basé sur la réflexion que sur la mémoire. Les chercheurs estiment qu’un grand maître d’échecs a mémorisé entre 10 000 et 100 000 positions possibles du plateau !

Depuis, l’expérience a été dupliquée dans plusieurs labos, et dans d’autres domaines comme l’algèbre, la physique et la médecine. Ce que ça prouve, c’est que des éléments d’autres problèmes apparaissent dans les nouveaux, et le fait de les connaître aide à en résoudre de nouveaux.
Par contre, si les circonstances ne sont pas analogues, la compétence n’est pas transmise.

Alors pour revenir à la photographie, ce n’est évidemment pas un domaine scientifique, mais vous voyez où je veux en venir : si vous avez inconsciemment mémorisé des centaines ou des milliers de photographies de grands maîtres de la photo – parce que vous avez ouvert plein de bouquins, vous êtes allé dans des expos, etc. –, ça va vous faire gagner en intuition à la prise de vue, et vous permettre de composer élégamment vos images, sans trop savoir comment au final.

Voilà, j’espère que cette réflexion vous aidera à placer le curseur pour vous, et vous incitera encore une fois à développer votre culture photo. 🙂 Dites-moi en commentaire la place qu’ont l’instinct et la réflexion dans votre photographie, ça m’intéresse beaucoup de savoir comment vous, vous le ressentez au quotidien !

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Je vous dis à plus dans la prochaine vidéo, et d’ici là à bientôt, et bonnes photos !

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un commentaire
  1. Bonjour,
    Intéressante question que l’équilibre entre l’intuition et la réflexion. Le curseur varie d’un photographe à l’autre. Du côté de la réflexion, on peut citer Ansel Adams qui savait exactement ce qu’il voulait et tout le processus de la prise de vue au développement était planifié et controlé. De l’autre côté, on a l’impression que Henri Cartier-Bresson agissait d’instinct: je l’imagine sentir le potentiel d’une scène, poser le cadre et déclencher “instinctivement” quand les éléments occupent stratégiquement le cadre. Mais pour avoir un bon instinct, il faut le nourrir comme tu l’écris si bien dans cet article.