Oubliez tout ce que je vous ai dit



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Bonjour à tous et bienvenue dans cette nouvelle vidéo sur Apprendre la Photo !

Aujourd’hui, je voudrais développer une idée qui m’est venue en répondant à un commentaire que Philippe a laissé sur l’épisode d’incroyables Photographes qui traite de William Eggleston.

Philippe revient sur la photo du tricycle d’Eggleston, une de ses plus connues, et remarque la présence d’un bout de pare-chocs de voiture à droite de l’image. Comme il a un peu d’humilité, il se doute bien qu’Eggleston ne laisse pas les choses au hasard et ne cadre pas avec les pieds, donc il se demande pourquoi ce pare-chocs est là, et en quoi ça apporte quelque chose à la photo.

D’autant plus qu’il retrouve des choses coupées comme la queue du chien sur cette photo, ou les pieds de personnages sur d’autres photos.

Et je comprends sa question : en effet, si vous avez écouté mes conseils de composition, vous savez sans doute que je conseille de faire attention aux bords de son cadre, et de ne pas couper n’importe où. Alors pourquoi William Eggleston, pourtant l’un des plus grands photographes du 20e siècle, fait-il manifestement tout l’inverse ? Est-ce qu’en fait il est mauvais ? (Non) Est-ce que je dis n’importe quoi ? (Non plus)

En fait, il y a deux choses à comprendre : le contexte d’un conseil, et la différence entre une astuce et un principe.

Premièrement donc, il faut déjà comprendre qu’un conseil est toujours donné dans un contexte particulier. Dans la plupart des cas, les conseils que vous avez pu lire sur internet ou entendre sur des chaînes YouTube sont inspirés de la photo professionnelle.

Pour en savoir plus sur le sujet, je vous conseille l’article de Thomas Hammoudi “Où est passée la connaissance sur la photographie ?” Vous comprendrez un peu mieux ce que je veux dire par là.

En gros, l’idée c’est, quand on vend ses photos, les clients attendent en général un certain type de résultat : des photos nettes, exposées “normalement”, et en général considérées comme “jolies”. Et un gros souci, c’est que la plupart des gens qui donnent des conseils aux débutants sur internet sont des photographes plus ou moins professionnels, qui font le plus souvent des prestations de type mariage, portrait, des choses comme ça. (Et pour rappel, ce n’est pas mon cas hein : je n’ai jamais souhaité vendre mes prestations.)

Ce n’est pas un mal en soi, mais ça transparaît forcément sur les conseils qu’on partage. Et ce ne sont pas de mauvais conseils en soi si on veut atteindre un rendu qui se rapproche des professionnels, ce qui est sans doute le désir de la plupart des débutants en photo : on part d’un truc moche, on a pris un appareil, c’est pas dingue ce qu’on fait et on veut déjà avoir un truc beau. En soi, c’est utile d’apprendre à le faire.

Certains seront satisfaits par ça, mais d’autres finiront par s’ennuyer un peu. Et c’est en général là que soit on abandonne, soit on se tourne vers une pratique plus personnelle, plus créative, plus artistique, qui ne s’embarrasse pas de règles qui n’existent pas (car non, les règles n’existent pas, mais ne commencez pas à m’insulter en commentaire maintenant, je ferai une vidéo toute spéciale là-dessus très bientôt où vous pourrez vous défouler 😉 ).

Bref, le conseil classique qui consiste à dire aux débutants de surveiller les bords du cadre et de ne pas couper n’importe où est plutôt issu de la photographie professionnelle : si vous faites le portrait de quelqu’un qui vous a payé pour ça, il est plutôt déconseillé de lui couper les pieds, effectivement.

Mais si ce n’est pas le cas, si on est dans une démarche de photo artistique, on s’en fout complètement. La preuve : Eggleston est largement reconnu comme un artiste majeur, malgré l’absence totale des soi-disant règles de la photo, quoiqu’en disent certains.

Alors, pourquoi je continue à donner ces conseils, et même à parler de la règle des tiers, même si elle n’existe pas ? Simplement, car ils ont un effet secondaire très bénéfique pour les débutants : inciter à surveiller sa composition.

En effet, LE plus gros défaut des débutants en photo, et de loin, c’est de ne pas essayer suffisamment de cadrages différents, de ne pas soigner sa composition. Typiquement, un pur débutant en photo, qui vient d’avoir son appareil, il arrive devant une scène, il pointe l’appareil là devant lui, et il prend une photo quasiment sans réfléchir au cadre (tant qu’on voit le visage de son enfant, ou son chien, le reste c’est pas hyper important, il ne réfléchit pas plus que ça).

Donc, donner aux gens des astuces simples à respecter, comme la règle des tiers ou ne pas couper n’importe où, ça leur permet simplement de faire attention à leur composition plutôt que de faire clic-clac merci Kodak.

Et je trouve que c’est le plus important, quitte à devoir vous dire ensuite “en fait désolé, je vous ai un peu arnaqué, la règle des tiers ça n’existe pas”.^^

Donc mon point, c’est que les conseils que vous entendez sont le plus souvent destinés à imiter la photographie professionnelle, et non pas la photographie artistique. Et c’est pour ça que je m’en éloigne : j’en ai assez fait, et il est temps que je vous parle de choses plus subtiles.

La deuxième chose dont je veux vous parler, c’est la différence entre les astuces et les principes.

En l’occurrence, bien vérifier qu’on n’a pas coupé quelque chose, c’est une astuce : facile à retenir, facile à appliquer, et ça ne demande pas trop de réflexion. Il suffit juste de vérifier, c’est pas hyper compliqué.

Mais en réalité, cette astuce n’est qu’une des applications possibles d’un principe beaucoup plus large et subtil : le photographe est responsable de ce qu’il y a dans son cadre. Et d’un autre d’ailleurs : la manière dont on compose est destinée à attirer le regard du spectateur à un endroit plutôt qu’un autre.

Donc si on reprend le tricycle d’Eggleston et qu’on la regarde sous le prisme de l’astuce, on se dit “bon, y a un pare-chocs qui dépasse du bord du cadre”, et “il ne respecte même pas la règle des tiers”.

Mais si on la regarde sous le prisme des principes, soudainement ça va beaucoup mieux. Eggleston a choisi de prendre ce tricycle de près, au grand-angle, et très proche du sol. La combinaison des trois fait que le tricycle occupe la majorité du cadre, domine complètement les autres sujets, et apparaît comme complètement énorme, malgré sa taille en réalité petite par rapport aux maisons ou aux voitures à l’arrière-plan. Exactement comme ma main à l’avant de l’image apparaît très grosse maintenant.

Vous voyez ici comment s’applique le principe d’attirer le regard du spectateur : impossible de voir autre chose que le tricycle en premier.

En second lieu, le regard se porte en général sur la voiture située au milieu de l’image, encadrée par le tricycle, et par extension aux maisons de banlieue américaine situées à l’arrière-plan. Et ensuite, on voit le pare-chocs de la voiture à droite. Et encore, je pense que beaucoup de gens passent à côté s’ils ne s’arrêtent pas sur l’image longtemps.

Alors est-ce que l’image aurait fonctionné sans cet élément ? Sans doute. Je ne pense pas que ce pare-chocs soit tellement indispensable. Mais malgré tout, il ne gêne pas non plus : il donne un élément de contexte supplémentaire.

Et d’ailleurs, si je recadre l’image sans ce pare-chocs, je trouve qu’elle se retrouve déséquilibrée. Il ne faut pas oublier que dans la réalité, la composition d’une photo est toujours un compromis avec le réel, et que peut-être qu’Eggleston a décidé qu’il valait mieux se placer là pour plein d’autres raisons qui nous échappent (un élément plus gênant à gauche, etc., ça peut être plein de choses différentes).

Mon point, c’est que l’image fonctionne, et donc qu’il ne faut pas se crisper sur ce genre de détails. D’autant plus que je vous fais ce genre d’analyse a posteriori pour illustrer mon point, mais en réalité, Eggleston est le photographe du banal, comme on l’a vu dans l’épisode qui lui est consacré. Et c’est donc parfaitement logique dans sa démarche de conserver des imperfections, puisque le réel n’est jamais parfait.

Un photographe comme Gregory Crewdson, par contre, a une approche complètement inverse, en maîtrisant chaque petit aspect de la scène, et ça fonctionne aussi. Car là aussi, ça correspond aux principes de fond de la composition, et surtout à sa démarche artistique, qui est de tout préparer quasiment comme une scène de cinéma.

Pour terminer, je vous conseillerai de regarder ma vidéo sur Pro VS Amateur pour illustrer mon premier point, et également un article que j’avais écrit et qui s’appelait “ne réfléchissez pas trop, réfléchissez mieux”, dont je vous mets le lien en description.

Si vous avez aimé cette vidéo, pensez à lui mettre un pouce bleu et à la partager aux photographes autour de vous ! Et évidemment, la discussion continue en commentaires !

Si jamais vous découvrez la chaîne avec cette vidéo, vous pouvez justement télécharger mon guide Osez Composer, ça sera un bon complément à cette vidéo pour apprendre la composition.

Je vous dis à plus dans la prochaine vidéo, et d’ici là à bientôt, et bonnes photos!

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2 commentaires
  1. Bonjour,
    Je n’ai aucune prétention au niveau photographique, mais je lis régulièrement tes tutos qui sont très enrichissants. Les parenthèses humoristiques sont également très appréciées. Je cherche le plus possible a respecter les règles tout de même
    Le cadrage me semble capital.Je cherche à tourner autour de ma photo.
    Prendre du plaisir, se régaler chaque jour, sans se prendre la tête, cela me parle.
    Merci pour ton travail d’explications et à bientôt.
    Mireille

  2. OUI, le photographe est responsable de ce qu’il met dans son cadre. j’aime beaucoup cet article qui met côte à côte la photo pro et la photo artistique je n’avais jamais vu les choses ainsi. la liberté du photographe artistique lui permet de montrer sa vision tout en se libérant des règles. MERCI pour cet article