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Pourquoi cette photo POURRIE est dans un musée ?

C’est une remarque que j’ai beaucoup entendue. Alors, comment savoir si tout simplement on n’aime pas ou si c’est VRAIMENT nul ? On va voir ça ensemble aujourd’hui.


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“Ouais, bon, moi aussi j’aurais pu faire la même.”

C’est une phrase que vous avez peut-être entendue dans une expo photo.

En fait, vous l’avez peut-être même prononcée vous-même. Ou juste pensée. Allez, avouez, on est entre nous…

Et c’est humain. Vous allez dans une expo, et vous voyez une photo accrochée. Ou vous ouvrez un bouquin, et vous voyez une image. Ou même sur internet, dans une de mes vidéos, qui sait ? Et vous vous dites : “mais qu’est-ce qu’elle fout là ?”, “pourquoi elle est mal cadrée ?”, ou encore “mais n’importe qui aurait pu la faire en fait !”

C’est une remarque que j’ai beaucoup entendue, et je la comprends : l’art n’est pas toujours immédiatement accessible. Parfois, on peut rester perplexe devant une œuvre, et se demander ce qu’elle fait là. On peut même… trouver ça nul.

Alors, comment savoir si tout simplement on n’aime pas (vous avez le droit), ou si c’est VRAIMENT nul ? On va voir ça ensemble aujourd’hui.

Avant-propos

Alors, juste avant de commencer, un avertissement.
Cette vidéo s’adresse à ceux qui comprennent que si c’est dans un grand musée ou dans un bouquin chez un éditeur prestigieux, et que l’artiste est largement reconnu, c’est sûrement qu’il y a une raison et juste que vous ne la comprenez pas, et qui souhaitent, justement, comprendre. Merci pour votre humilité. 

Cette vidéo ne s’adresse pas à ceux qui pensent que leur avis vaut autant que celui du directeur du MoMA. Pour ça, il y a une autre vidéo à voir auparavant, elle s’appelle Tous les goûts ne se valent pas, et je vous mets le lien ici et en description, si vous ne l’avez pas encore vue.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je voudrais faire un rappel sur certains termes que je vais utiliser dans cette vidéo, pour ceux qui ne seraient pas familiers avec mon contenu. Jean-Christophe Béchet, dont je vous ai parlé de nombreuses fois auparavant et qu’on a interviewé sur la chaîne, explique que la photographie établit un rapport entre le photographe, l’objet photographié, et le destinataire de l’image (qui peut être le client d’une prestation, votre famille, le public d’une expo, etc.).

Et selon ce rapport, on va parler de photographie amateur, professionnelle, ou artistique.

  • Le photographe amateur place l’objet photographié avant le reste. Le but est d’en faire une photo qui le représente bien. On souhaite faire une belle photo d’un coucher de soleil, ou d’une scène de vie.
  • Le photographe professionnel place le destinataire de la photo avant tout le reste : le but est de satisfaire le client avant tout.
  • Et enfin, le photographe artiste place sa propre sensibilité avant le reste : peu importe si l’objet est bien représenté ou le spectateur convaincu. Ça peut être le cas, mais ce n’est pas le but principal. Le but est de s’exprimer personnellement.

Je voulais rappeler ça, car je vais utiliser cette notion dans le reste de la vidéo.

Rentrons donc dans le vif du sujet, et commençons par mettre à mal quelques idées reçues et malentendus qu’on peut avoir en tête.

Les fausses croyances

Différence entre immédiateté et qualité artistique

La première chose à comprendre, c’est qu’une photo peut parler immédiatement ou non au spectateur, et que c’est complètement indépendant de la qualité artistique.

Vous pouvez avoir une photo sans valeur artistique, mais qui parle immédiatement au spectateur. C’est le cas typique du beau coucher de soleil ou du portrait studio bien fait : c’est bien réalisé techniquement, ça correspond aux canons esthétiques de votre culture, mais artistiquement ça n’exprime pas forcément grand-chose. Ça peut être une bonne photo amateur ou professionnelle.

Vous pouvez également avoir une photo avec une valeur artistique, qui exprime vraiment la sensibilité et la personnalité de l’artiste avant tout, et qui soit également très immédiate pour le spectateur. Le plus souvent, ce sont des artistes qui ont une esthétique proche de ce qui parle au grand public, comme, par exemple, Sebastiao Salgado ou Steve McCurry. Le fait que ça parle à beaucoup de monde n’enlève ni n’ajoute de valeur artistique à ce qu’ils font. C’est simplement une autre caractéristique.

À l’opposé, vous pouvez avoir une photo qui soit à la fois sans valeur artistique (elle n’exprime rien de personnel chez le photographe), ET qui soit aussi pas immédiate pour le public. C’est très simple, et nous l’avons tous fait : ça s’appelle une photo pourrie. 😀

Et puis enfin, nous avons les photos qui ont une valeur artistique, mais qui ne parlent pas immédiatement à la plupart des gens. C’est par exemple le cas de plusieurs artistes dont j’ai parlé dans la série Incroyables Photographes, notamment William Eggleston ou Andreas Gursky, par exemple, qui avaient beaucoup fait réagir.

En général, la question qui nous occupe ici s’applique donc au dernier cas. Je sais que pour certains, c’est difficile d’intégrer que si ça ne vous parle pas, ça puisse quand même être de l’art de qualité.

Et c’est peut-être à cause de quelque chose que je ne vais pas évoquer en détail ici : le but de l’art, ce n’est pas de faire du beau. Ça peut faire partie de ses caractéristiques, mais ce n’est pas suffisant.

Ça dépasse le sujet de cette vidéo, mais Thomas Hammoudi en a déjà bien parlé dans une vidéo, dont je vous mets le lien en description.

La non-importance de la qualité technique

La seconde chose à comprendre, c’est la complète séparation entre les qualités techniques de la photo, comme sa netteté, son piqué, l’exposition “correcte”, etc., et ses qualités artistiques.

J’ai conscience que c’est très dur à entendre pour beaucoup, car la quasi-totalité du contenu de vulgarisation sur la photographie est destinée à une pratique amateur ou professionnelle, pour lesquelles les qualités techniques sont importantes.

Évidemment, si vous photographiez quelqu’un qui vous paye pour ça, il veut un portrait de lui qui soit bien éclairé, net, et qui le mette en valeur. Et même si vous prenez des photos en famille ou en voyage, vous voulez quelque chose de joli qui plaise immédiatement aux personnes photographiées, et qui épate vos proches. Et c’est tout à fait OK : c’est le but, en l’occurrence !

Mais rappelez-vous ce que j’ai dit au début : la photo artistique a pour but premier l’expression de la personnalité du photographe. Tout le reste n’est là que pour servir ce but. La perfection technique n’a donc absolument aucune importance. Il n’y a juste pas de lien entre la perfection technique d’une photo sur les critères de la photographie professionnelle, et ses qualités artistiques.

Évidemment, ça peut parfois faire partie de la démarche de l’artiste de faire des choses techniquement complexes : je pense par exemple à Andreas Gursky et ses photos monumentales. Mais techniquement, dans la majorité des situations, n’importe qui peut faire la plupart des photos artistiques que vous voyez. Elles ne sont pas difficiles à réaliser techniquement. Vous n’avez pas à maîtriser 12 flashs et tout ça. Donc dans l’absolu, techniquement, oui, “vous auriez pu faire la même”.

Mais je dis bien : TECHNIQUEMENT. Rien ne vous empêche de les faire. Sauf que… il faut y penser. La démarche de l’artiste, sa vision, est la sienne. Elle lui est propre, personnelle, et personne ne peut la reproduire. Au mieux, la singer. C’est même la définition d’un artiste d’avoir une vision personnelle.

Les choix que fait un artiste photographe pour sa photo proviennent d’une intention photographique. Ils ne sont pas là pour rien, ils ont une signification (tout du moins si c’est de l’art de qualité).

Je vais prendre un exemple dans le cinéma, l’art cousin de la photographie, car il me semble très pertinent. Vous le savez, selon les critères de la photo amateur et professionnelle, on conseille en général de faire des photos “droites”, c’est-à-dire avec l’horizon droit, ou simplement les lignes qui sont supposées être horizontales… horizontales.

Et effectivement, dans la plupart des cas, faire le contraire serait gênant. Puisque nos yeux sont à l’horizontale et que nous ne penchons pas la tête en permanence, c’est comme ça que nous voyons la réalité. Et dans l’extrême majorité des scènes de film, cette règle est respectée.

Mais il y a une émotion que le cinéma fait souvent passer en penchant la caméra : la folie. Il y a de nombreux autres exemples où les réalisateurs ont décidé de prendre à contrepied cette convention dans un but expressif bien particulier.

Bref, ce que je veux vous montrer, c’est que les critères de la photographie amateur et pro ne s’appliquent pas à la photographie artistique, car tout dépend de la démarche de l’artiste et de la raison de ses choix.

Alors évidemment, dans certains cas, il peut y avoir des choix qui n’ont aucune justification.
Je vais vous donner un exemple personnel.

Il y a quelques années, j’ai vu une exposition photo, qui présentait de très grands tirages (plus de 1,50 m de large de mémoire), représentant des petites fleurs colorées poussant au milieu de rochers. Et c’était… en désaturation partielle.

Vous connaissez mon amour pour cet effet de mauvais goût… Mais en plus, là, c’était MAL FAIT ! C’est-à-dire que le détourage n’était pas précis. Enfin, pas précis, c’est gentil… Le terme exact est “détouré à la truelle”.

De plus, les tirages étaient de mauvaise qualité, et il suffisait de s’approcher un tout petit peu pour apercevoir une pixelisation du plus mauvais effet. Je ne sais pas si l’appareil utilisé avait une définition trop faible, ou si le tirage était mauvais, mais c’était une catastrophe.

Le texte de l’exposition parlait vaguement de “rapport entre le végétal et le minéral”, ce qui veut tout et ne rien dire, et donc le propos était très creux et ne laissait même pas transparaître quelqu’un qui aurait effectivement eu quelque chose à dire, mais l’aurait juste mal dit.

Bref, non seulement les caractéristiques techniques des photos étaient, disons,… inhabituelles, mais il n’y avait aucun fond qui puisse le justifier.

Ce genre de situation arrive donc, mais le plus souvent, si un ou une photographe est reconnu.e, et ses photos présentes dans un livre d’un éditeur sérieux, ou dans une exposition significative, ce n’est évidemment pas le cas. Vous imaginez bien que les éditeurs, galeristes ou commissaires d’exposition ne sont pas arrivés là par hasard. 🙂

Ce qui peut ne pas vous parler sur le moment, car vous êtes habitué aux critères de la photographie amateur ou professionnelle, a une raison d’exister, même si vous ne la comprenez pas forcément immédiatement. Prenez la peine de lire le texte qui accompagne les images, ou de faire une rapide recherche Google pour vous renseigner un peu.

Mais bon, ça vous fait une belle jambe, car ça ne vous débarrasse pas de votre première impression !

Alors, voyons pourquoi une œuvre peut être qualitative, même si elle ne vous parle pas. Peut-être qu’après cette partie, vous rejetterez moins certaines œuvres et pourrez mieux comprendre leur sens. Il y a plusieurs éléments de réponse.

Comment mieux comprendre une œuvre

L’importance du contexte

Tout d’abord, il faut comprendre qu’une photo n’est pas toujours (et je dirais même, pas souvent) une œuvre qui se suffit à elle-même. Elle se place dans un contexte.

Le contexte du livre ou de l’expo

Premièrement, dans le contexte du livre ou de l’exposition, déjà. Vous pouvez tomber sur une photo toute seule, mais le plus souvent, elle se place dans un ensemble d’images, et il est difficile de la juger sans avoir l’ensemble autour.

Par exemple, elle peut être là pour des raisons de rythme, notamment dans un livre photo. Elle peut permettre de surprendre le spectateur, ou de faire une pause dans les images.

Elle peut aussi être là par rapport à la signification que veut donner l’artiste à son œuvre, comme un indice plus subtil qui porte à la réflexion, davantage que de nous dire ce qu’on doit en penser.

Par exemple, dans ma première série à Venise, j’ai choisi d’inclure une photo avec une poussette apparaissant toute seule dans une gondole. En soi, cette photo n’a rien d’extraordinaire. Si vous l’aviez vue individuellement, vous vous seriez peut-être dit “oh la la, c’est nul, j’aurais pu faire la même”.

Sauf que quand on la place dans le contexte de la série, elle vient juste après l’image d’une enfant avec ses deux parents, tous deux regardant leurs téléphones.

Tout de suite, la poussette toute seule dans sa gondole résonne avec le thème de l’abandon ou de la négligence qui peut être évoqué par la photo précédente, selon comment on l’interprète.

Le contexte historique

Deuxièmement, il y a le contexte historique de l’œuvre. Être le premier à faire quelque chose n’est pas suffisant, évidemment. Demain, je peux décider d’être le premier à faire des photos de voitures rouges en drone en pose longue, et pour autant ça peut être nul. Ou pas, d’ailleurs, mais c’est insuffisant en soi, la nouveauté.

Par contre, un artiste qui produit une œuvre intéressante et qui est un pionnier, c’est une clef de lecture intéressante.

Prenons Ansel Adams, par exemple. Vous connaissez sans doute ses images, même sans connaître son nom. Il a photographié les parcs nationaux américains, et notamment le Yosemite, comme jamais personne ne l’avait fait avant lui. Son travail se caractérise notamment par une manipulation importante des tonalités, qu’il commence à expérimenter à partir de 1927 avec cette photo.

Aujourd’hui, ça peut vous sembler très commun, mais en 1927, c’était en rupture nette avec ce qu’avait fait la photographie auparavant. C’était donc une innovation importante, et ça explique en partie la place d’Ansel Adams dans l’histoire de la photographie.

Mais faire du Ansel Adams aujourd’hui, ça n’a plus grand intérêt. N’importe qui peut retrouver le lieu, mettre un D850 sur un trépied et passer 30 minutes dans un logiciel pour faire quelque chose qui y ressemble, et la majorité des gens ne verront pas la différence. Il n’y a donc plus la même originalité. Faire ça aujourd’hui, c’est en réalité singer Ansel Adams, et il faut trouver d’autres moyens pour exprimer sa personnalité dans ses images. De nombreux photographes de paysages y arrivent, d’ailleurs.
Mais à l’époque, c’était révolutionnaire.

Je prends cet exemple, car je pense qu’il vous parlera, puisque les photographies d’Adams ont des qualités esthétiques qui séduiront beaucoup de gens aujourd’hui. La plupart d’entre vous se sont sans doute dit “c’est beau”.

Mais d’autres exemples fonctionnent aussi : les premiers cubistes comme Picasso ont révolutionné la peinture, mais les suivants sont moins importants.

William Eggleston a été l’un des premiers à photographier le banal, et ce n’était pas du tout anodin à l’époque. On ne l’avait pas encore fait. Ça ne veut pas dire qu’on ne puisse plus le faire aujourd’hui, d’ailleurs je photographie beaucoup le banal moi-même. Simplement, ça ne suffit pas.

On peut aussi penser aux premiers artistes photographes à travailler en couleur, médium qui était réservé à la publicité à l’époque, et donc à la photo professionnelle.

Bref, les exemples sont nombreux de photographes dont on peut mieux comprendre le talent en les replaçant dans le contexte de leur époque. Mais ça, évidemment, ça implique d’accepter de suspendre son jugement, d’apprendre, et d’élargir sa culture photographique. Mais vous êtes là pour ça, alors ça va. 🙂

L’importance du médium

Troisièmement, il y a aussi le médium : pour des photographes comme Andreas Gursky, par exemple, dont j’ai déjà parlé précédemment, il est impossible de comprendre leurs images autrement qu’en regardant les tirages monumentaux. Un livre n’en est qu’un ersatz.

Il est donc normal de ne pas comprendre certaines photos que vous voyez sur un écran : elles ne sont juste pas faites pour ça.

Si vous souhaitez en savoir plus, on avait aussi parlé de l’importance du médium dans l’épisode de La Photo Aujourd’hui avec Louise Brunnodottir, que vous pouvez retrouver sur la chaîne.

La place de la culture photographique

Vous l’aurez compris avec ce que je viens de dire : pour ne pas s’arrêter au “je n’aime pas”, et juger de la qualité artistique d’une œuvre, il faut avoir de la culture photographique. Vous n’allez pas y couper.

Et je peux déjà vous le dire : il manque des briques à votre culture photographique. Parce qu’il nous en manque à TOUS. Évidemment, à certains moins qu’à d’autres. Mais on ne peut jamais tout connaître.

En effet, cette culture photographique va énormément vous aider à replacer une œuvre dans son contexte, et à en saisir des qualités qui ne sont pas forcément immédiatement visibles quand on n’a en tête que des critères de la branche amateur/pro de la photographie.

À force de vous soumettre à des photographies différentes, de comprendre les différents courants qui ont pu marquer la photo, et d’ouvrir vos horizons, vous allez plus facilement comprendre certaines photographies qui ne vous parlaient pas avant.

Alors, évidemment, comprendre n’est pas forcément apprécier. Par exemple, j’ai assez éduqué mon goût pour faire la différence de richesse aromatique entre un Bordeaux d’entrée de gamme et un Margaux. J’ai déjà fait une dégustation qui a fini par un très bon Margaux, et il était vraiment exceptionnel de complexité et de subtilité. Mais pour autant… je ne l’aimais pas vraiment.

Comprendre n’est pas forcément apprécier.

De la même façon, je suis maintenant capable de comprendre que certains rappeurs sont très bons. J’écoute, et je me dis “ah, OK, il maîtrise”. Et pourtant… je n’y reviens pas. Sans doute parce que mes goûts musicaux sont plutôt rocks.

Ou encore,… je n’aime pas Picasso. Enfin très exactement, je n’aime pas le Picasso cubiste. Ses œuvres précédant le cubisme me touchent énormément, comme par exemple Fernande à la mantille noire.

De la même façon, peut-être que vous n’aimez pas la photo de rue, que ça ne vous fait rien, mais vous pouvez en même temps comprendre l’immense talent des grands noms de la photo de rue, et l’impact qu’ils ont eu sur l’histoire de cet art.

Le message que je veux vous faire passer, c’est de prendre l’habitude de ne pas réagir par rejet face à quelque chose d’inconnu, mais plutôt en vous questionnant sur ce qu’on vient d’évoquer.

D’ailleurs, un bon indice que votre culture photographique devient solide, c’est quand vous commencez à dire que des photos sont nulles non pas parce qu’elles sont inhabituelles pour vous, mais au contraire parce qu’elles sont trop habituelles. Parce que vous arrivez à voir qu’elles singent un peu un artiste, un courant, ou une certaine esthétique. Parce que vous avez trop une impression de “déjà vu”.

Les indices de la qualité d’une œuvre

Même en faisant de votre mieux pour replacer une œuvre dans son contexte, ou pour améliorer votre culture photo, vous n’allez pas toujours réussir à comprendre une œuvre. Alors, comment savoir si juste vous n’aimez pas, ou si c’est vraiment nul, comme les petites fleurs mal détourées dont je parlais avant ?

Eh bien, il y a quelques indices qui peuvent vous aider.

  • Le premier indice, c’est évidemment la reconnaissance de l’artiste, à la fois par les autres photographes, et par les institutions. Vous imaginez bien que si un photographe est exposé aux rencontres d’Arles et a un bouquin édité chez Steidl, si vous n’aimez pas c’est sans doute plutôt une question de goût personnel que de qualité artistique.
    Ou alors ce serait prétendre que vous, derrière votre écran, vous avez raison face à l’intégralité des professionnels de la photographie. Ce serait sans doute un peu prétentieux. ;)Sur ce point, on entend souvent des gens prendre l’exemple de Van Gogh, qui soi-disant serait mort sans être reconnu. Sauf que 1) c’est faux, puisque Van Gogh avait des amis artistes comme Toulouse-Lautrec et Gauguin qui reconnaissaient son talent, alors qu’il est mort très jeune, à 37 ans. Et 2) j’ai bien dit que c’était un indice, pas un critère absolu : en effet, avant d’être reconnu, tout artiste commence par être inconnu. Ce n’est peut-être juste pas encore arrivé, c’est tout. 😉
  • Le deuxième indice, c’est l’influence qu’il a pu avoir sur d’autres photographes. L’exemple roi, c’est sans doute Robert Frank : de très nombreux photographes reconnus citent Les Américains comme une œuvre qui a eu une influence majeure sur leur travail. Ce n’est évidemment pas anodin, et c’est quelque chose qui existe dans tous les arts.Aucun artiste ne se construit sans influence, et certains influencent les générations suivantes plus que d’autres. Comment pourrait-on faire du rock sans avoir écouté les Stones, les Beatles, ou Bowie ?
  • Le troisième indice, c’est si vous pouvez identifier des blocages personnels qui font que vous n’aimez pas une œuvre.Par exemple, en musique, pour moi c’est l’autotune. Je trouve que ça donne la même sonorité métallique dégueulasse qui fait que toutes les voix se ressemblent, et je suis immédiatement allergique à tout morceau autotuné. Je ne peux même pas passer le stade de la réflexion.Peut-être que vous, en photo, ce sont les couleurs saturées, ou au contraire le noir et blanc, ou carrément un genre entier. Mais si vous savez identifier ça, c’est un bon indice que peut-être vous trouvez que c’est nul, car vous avez juste bloqué sur quelque chose.
  • Enfin, un indice plus subtil et qui nécessite des recherches, c’est de savoir si l’artiste a produit quelque chose de plus conventionnel en dehors. Ça peut notamment vous aider si vous bloquez un peu sur le côté “oui, mais techniquement, c’est pas top”.Par exemple, au début de leur carrière, de nombreux artistes prennent des travaux de commande pour vivre. Et évidemment, comme c’est de la photo professionnelle, techniquement ils se doivent d’être irréprochables. Preuve qu’ils savent le faire, et que s’ils décident de faire autrement dans leurs œuvres, ce n’est pas par incompétence, mais bien par choix.Notez que ça fonctionne très bien avec l’œuvre de Picasso que je vous ai montrée auparavant : ce n’est pas cubiste du tout, et pourtant il maîtrise.

La part de mystère

Et pour finir, je voudrais insister sur une chose : tout ceci reste de l’art, et il vous faut donc accepter… une part de mystère : l’artiste a trouvé que la photo avait sa place dans son œuvre, et pas vous. C’est OK : ce n’est pas votre œuvre.

Mais un musée ou un éditeur vont choisir de mettre en avant un artiste et son œuvre, et de la respecter. Évidemment, il peut y avoir une curation, une orientation dans la présentation du travail. Mais ça reste l’artiste l’auteur, et au final lui qui a le dernier mot sur ce qu’il montre au monde.

Acceptez donc de ne pas toujours tout comprendre. Lâchez prise. Et laissez-vous porter par l’univers de l’artiste.

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8 commentaires
  1. Bonjour,
    Entre le j’aime et le j’aime pas, c’est nul, j’y comprends rien, c’est que du business, il se la pète… et effectivement j’aurais pu faire la même. Votre propos clarifie l’affaire, nous renvoie vers plus de modestie et est très inspirant pour apprécier une œuvre et aussi pour éclairer sa propre démarche.
    merci à vous.
    Philippe

  2. Mais tellement oui ! Ca fait tellement du bien de lire un article comme ça. Lorsque qu’une photo est affichée quelque part, c’est bien souvent parce qu’elle a une histoire / un contexte qui fait réfléchir le spectateur et joue avec ses émotions 🙂

    Johanna et Gabriel

  3. ahah le fameux “j’aurais pu faire la même” je l’ai surtout entendu en peinture celle là.
    C’est marrant parce que j’ai une petite photo de Stephen Shore chez moi (square print) et tout le monde me dit que cette photo est tellement banal. Et c’est vrai que cette photo si je l’ai accroché dans mon salon c’est parce que bon déjà c’est 1 de mes photographes préférés, 2 pour ce qu’il représente dans l’histoire de la photo (bon ouais l’histoire est un peu courte et le bonhomme est en vie), 3 pour tout l’intérêt que je porte à la question de la banalité de la vie et de ses représentations, 4. un truc plus personnel autour de la rêverie, s’imaginer dans la photo, mais par contre déjà nettement moins pour le coté “esthétique” de cette photo.
    Bon tout ca pour dire que je me reconnais beaucoup dans chacun de tes articles “non technique”, c’est toujours un bonheur de te lire.