Le sens des couleurs avec Todd Hido – Incroyables Photographes #15

Aujourd’hui, nous allons parler de Todd Hido, un photographe dont la reconnaissance ne cesse de grimper, et un des nouveaux maîtres de la photographie couleur.



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« Une autre chose primordiale qui transmet du sentiment via les photographies est la couleur. Le bleu sera presque toujours perçu comme froid, surtout dans le paysage. Le vert représente la croissance ou la maladie, selon la teinte. Les couleurs apportent leurs propres signification et ambiance à une image. » Todd Hido

Si vous êtes un photographe qui accorde de l’importance à la couleur dans votre travail, alors cet épisode risque de particulièrement vous plaire (mention non contractuelle). Aujourd’hui, nous allons parler de Todd Hido, un photographe dont la reconnaissance ne cesse de grimper, et un des nouveaux maîtres de la photographie couleur. Nous allons aussi parler de vélo BMX et d’acrobaties, parce que les deux sont liés (oui oui). Démarrons sans plus attendre cet épisode d’Incroyables Photographes.

Présentation

Todd Hido est né le 25 août 1968 à Kent dans l’Ohio, dans une famille de la classe moyenne.
Son père, qu’il décrit comme peu aimant, dur et absent, était plombier et sa mère caissière dans un drugstore (les pharmacies aux USA ont un nom plus équivoque que chez nous). Aucun des deux ne l’intéresse à l’art, et ce n’est pas de son milieu familial que lui est venu cet intérêt.

Todd Hido se décrit comme un enfant, et un élève, plutôt moyen, sans volonté. Il faisait ce qu’on attendait de lui jusqu’à ce qu’il se mette… au BMX. Ce qui va le conduire tout droit à la photographie (oui oui, c’est possible). Le BMX est un petit vélo avec lequel on fait des figures, et comme tout ce qui est éphémère il faut bien le figer pour prouver que ça a existé. Avec son frère, ses amis, un appareil jetable et un flash, il fige ses performances, ses exploits à vélo. Et ils sont légion, le vélo étant la première discipline où il excelle vraiment : il sera 4 fois champion de son État.

D’ailleurs, en plus d’avoir fait entrer la photographie dans sa vie, le vélo a eu un autre impact : il lui a montré les conséquences de la suffisance et l’arrogance sur la qualité d’un travail. Il dit avoir vu des champions devenir nuls l’année suivante à la même compétition, car ils avaient pris la grosse tête. Il se jure que ça ne lui arrivera jamais, et gardera ça jusqu’à maintenant : il travaille beaucoup, creuse toujours plus loin, travaille autant maintenant que quand il avait 20 ans et était étudiant. Ce constat l’a beaucoup fait progresser.

À la fin de cette période, notre photographe en herbe, mais déjà champion, est un gamin à problèmes. Il s’attire des ennuis tout le temps, aussi bien à l’école qu’en dehors. Et c’est vers la fin du lycée que la photographie va définitivement le happer, presque contre son gré.

En effet, il s’est inscrit au cours de photographie parce que c’était le dernier de la journée (oui, c’est la vraie raison). Ainsi, il pouvait signer la feuille d’émargement, rentrer dans la chambre noire et en sortir discrètement par une porte dérobée. Cela lui permettait de quitter le lycée plus tôt que ses petits camarades. Enfin, ça, c’était l’idée de base. En réalité, il s’est rendu compte qu’il aimait ce qu’il faisait, qu’il aimait tirer des photographies, et le travail de laboratoire. Son professeur, Mike McClure remarque qu’il est différent, qu’il a du talent et le pousse à continuer, à creuser cette voie. Ce qu’il fera lors de ses études.

Parlons-en un peu de ses études ! Son propre père n’y croyait pas. Quand il a franchi le pas de la porte pour y aller, il a dit à sa mère « il reviendra », déjà assuré de l’échec de son propre fils. Mais encore une fois, ça ne s’est pas passé comme ça, pas du tout.

L’école où il va en premier n’est pas orientée sur l’art, mais sur la photographie commerciale et la publicité. Il y étudie deux ans et apprend la technique, ce qui a le mérite de le rendre très à l’aise avec ça. Il découvre la photographie d’art un peu plus tard, lors d’un atelier à Denver (Colorado) avec Roy DeCarava, dont il apprécie l’ambiance noire et triste des images.

Roy, à chaque fois qu’on lui montrait des images issues des séances de tirage, demandait toujours à ce qu’elles soient plus sombres. C’est là que le déclic se fait dans la tête d’Hido : une photographie ne doit pas forcément avoir toutes les nuances possibles du noir au blanc pur, et des gris bien placés. On peut faire autrement, il n’y a pas besoin de représenter la réalité comme elle est.

Il s’agira désormais de davantage montrer ce qu’il ressentait à ce moment-là, et d’en transmettre l’essence. C’est une révélation pour lui, qui aura un impact sur sa façon de produire des images jusqu’à aujourd’hui.

Il devient un temps l’assistant du photographe John Goodman.

All rights reserved. © John Goodman

C’est là qu’il apprend à terminer les choses (là où l’école d’art lui a plus appris à les commencer) et à quel point il est possible de travailler et produire en une journée. Celui qui a longtemps été un élève moyen devient un bosseur acharné.

Par la suite, il va au MFA California College of the Arts and Crafts et rencontre celui qui sera son mentor : Larry Sultan.

Il le décrit comme la personne la plus intelligible, pertinente et poétique qu’il ait rencontrée. Il dit même se souvenir des années après sa disparition de conversations qu’ils ont eues, et de réflexions qu’il lui a faites. Ils deviennent vite amis, et Todd Hido finira par enseigner lui aussi dans cette université.
Ils ont même été exposés ensemble (ce qu’Hido vit comme un honneur). Ils s’influencent mutuellement, sans craindre de se copier.

Sultan est le premier à voir ses photographies des maisons de la banlieue américaine et à penser que ce travail vaut le coup d’être creusé. C’est lui qui éclaire Hido sur la signification de ce travail : il ne parle pas dedans d’architecture ou de paysage urbain ; le vrai sujet, c’est la famille et l’intimité. Hido approuve, et va s’investir complètement dans ce travail pendant deux ans, pour produire des images fidèles à ce qu’il est.

C’est aussi à ce moment que son style se définit, assez éloigné des tendances de son époque.

« Quand j’ai commencé ma carrière, c’était vraiment l’ère de la théorie et du post-modernisme. L’émotion subjective et la beauté n’étaient pas sur le radar. […] J’ai été encouragé à photographier à une distance uniforme, à utiliser une palette de couleurs plus neutre, à travailler de manière plus conceptuelle et à adopter une position plus objective – essentiellement pour travailler comme j’aurais travaillé avec les Bechers à Düsseldorf. »

L’Amérique, comme la photographie de Todd Hido, est déserte. C’est celle des routes, des champs et d’une brume qui englobe tout. Il ne craint pas de s’intéresser à la banalité, et reconnait d’ailleurs avec plaisir l’influence des grands maîtres, citant Robert Frank comme Stephen Shore.

Focus sur deux projets

Maintenant que nous avons vu comme sa mécanique créative s’est construite, mise en place et activée, plongeons-nous dans le résultat.

Ses images présentent une certaine atmosphère, sourde, lourde, un peu secrète et qui pourrait être celle d’un film de David Lynch. Aussi, tous les lieux présentés laissent beaucoup de place à l’imagination : ils sont comme le début d’une histoire dont le spectateur peut décider seul de l’intrigue. Si les débuts en photographie d’Hido (via le BMX) peuvent être surprenants, sa méthode l’est aussi. Pour produire ces images, Hido… conduit.
« Je conduis. Je conduis beaucoup.
Les gens me demandent comment je trouve mes photos. Je leur dis que je conduis.
Je conduis et conduis et je ne trouve en général rien qui m’intéresse. Mais alors, quelque chose appelle. Quelque chose qui a l’air un peu décalé ou peut-être un espace vide. Parfois, c’est une scène triste. J’aime ce genre de choses. Je prends donc les photos et certaines sont bonnes. Et donc je continue de conduire, de regarder et de prendre des photos. »

C’est comme cela qu’il a produit son projet House Hunting, qui illustre parfaitement l’idée de l’errance en photographie. Pour ce projet, il a sillonné les États-Unis en voiture, pour en saisir tout le mystère, en photographiant des maisons la nuit.

Cette chasse a produit des images mystérieuses, embrumées, où la présence de l’homme est implicite. Vous n’y verrez pas de jeux d’ombres chinoises, mais seulement des lumières, émises par de l’éclairage intérieur ou des télévisions, des lueurs qui laissent deviner qu’il se passe quelque chose dans ces maisons, qui n’en livrent pas le récit.

C’est encore une fois typique du travail d’Hido et du portrait des USA qu’il dresse depuis plusieurs décennies. Il ne cherche pas à montrer des success-stories, ou un pays éclatant de couleurs et de réussites. Il cherche l’austère, le vide, le lointain.

C’est une démarche particulièrement visible dans son projet Bright Black World. Ici, il sort des banlieues américaines pour explorer des paysages désolés du nord de l’Europe.

Il y photographie les chemins qu’il parcourt en voitures, ces routes qui se croisent, des impasses lugubres et des autoroutes sans fin, avec des photographies entre étrange et sublime, ombres et lumières. Des paysages instables, tourmentés, mais en même temps très réalistes.

« Il ne fait aucun doute que ce travail porte sur le caractère physique du changement climatique qui se produit actuellement. Bien que beaucoup de gens soient dans le déni total de cette mutation, elle se produit bien plus rapidement que prévu. » Todd Hido.

La gestion de la couleur

Il ne vous aura pas échappé que les couleurs des photographies d’Hido sont très particulières. Comme nous l’avons vu, il ne cherche pas à reproduire la réalité, mais le sentiment qu’il a eu en visitant ces lieux, ou en voyant les personnes qu’il photographie.

« On ne m’a jamais vraiment expliqué comment imprimer en couleur, alors j’ai ajusté les couleurs de mes photographies pour qu’elles soient comme ce à quoi je pensais qu’elles devaient ressembler. La façon dont j’utilise la couleur est très subjective. »

Pour illustrer sa façon de travailler, Hido dit très souvent qu’il photographie comme un documentariste, mais qu’il développe comme un peintre, ce qu’il doit notamment à Goodman, Sultant, mais aussi Roy DeCarava :

« Lorsque j’ai commencé à expérimenter le tirage couleur, j’ai pensé à ce que ce serait si Roy DeCarava se tenait à l’extérieur de la chambre noire pour me donner des conseils. Il pourrait dire: “Fais disparaître complètement la couleur” ou “Rends la couleur super bleue”. »

Ansel Adams, un célèbre photographe de paysage américain, connu pour avoir créé ses propres techniques de tirage (le zone system) avait dit un jour « On ne prend pas une photographie, on la fait » (dans le sens de « fabriquer » « make » en anglais). Lui-même passait un temps phénoménal à travailler ses tirages pour obtenir les rendus qu’il souhaitait, et Hido s’inscrit complètement dans cette dynamique, en travaillant pour obtenir ce qu’il veut.

« J’aime les couleurs plus sourdes et plus douces qu’en réalité. Je ne suis pas marié à la réalité ; je ne pense pas que je doive décrire fidèlement un endroit. J’ajoute mon propre contenu émotionnel dans les choix que je fais dans le processus d’impression. La couleur crée absolument une ambiance. Il n’y a aucun doute là-dessus. »

Les leçons qu’on peut en tirer

Les leçons à tirer du travail de Todd Hido sont nombreuses (il en a d’ailleurs fait un livre chez Aperture, que vous pourrez retrouver ici), et aujourd’hui, je vais vous inviter à en retenir 3 et à les appliquer à vos travaux photo :

Ne cherchez pas à coller à la réalité. Todd Hido défend avant tout une vision personnelle et sentimentale de ce qu’il voit, il ne cherche pas à reproduire le monde « tel qu’il était ». Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, mais ni votre appareil, ni vous ne voyez vraiment la réalité « telle qu’elle est », c’est donc une perte de temps que de courir après. Si ce sujet vous intéresse, Thomas a écrit deux articles sur le sujet qui vous feront faire le tour de la question, et que je vous mets en description.

Fichez-vous de l’avis des autres. Todd Hido dit lui-même qu’avoir ce détachement vis-à-vis de l’avis d’autrui l’a beaucoup aidé, qu’il faut faire de l’art pour soi avant tout. Bien évidemment, ce n’est pas facile, quand on commence on veut tous se comparer aux autres, faire un livre parce qu’untel en a fait un, être dans une galerie, cette galerie-là parce qu’elle est prestigieuse. Mais se libérer de cette pression est salvateur. Faites confiance à votre instinct, faites ce que vous aimez et allez-y à fond. Si ça a pu aider Hido, ça vous aidera sans doute.

Enfin, prenez des décisions. Comme le raconte Hido :

« Larry Sultan disait que l’acte de faire de l’art est l’acte de prendre beaucoup, beaucoup, beaucoup de petites décisions. Chaque question que vous rencontrez peut vous conduire sur un chemin particulier. »

Au final, votre travail photographique ne consiste qu’à prendre plein de petites décisions à la suite : quel appareil vous allez utiliser, couleur ou noir et blanc, horizontal ou vertical, comment l’imprimer. Chacun de ces choix vous emmènera sur un chemin particulier, de plus en plus unique au fur et à mesure que vous préciserez vos choix.

« Si vous savez prendre des décisions et avancer pas à pas, vous aurez plus de succès. La vraie question est : qu’est-ce qui vous convient en ce moment ? Et réaliser que ce qui vous convient change avec le temps. »

Conclusion

Hido est définitivement le maître de la roue, que ce soit celle de son BMX ou maintenant celle des couleurs. Ses photographies ont été publiées dans de nombreux magazines (comme le New York Times et Vanity Fair) et font partie des collections permanentes du Getty, du Whitney Museum of Art, du Guggenheim Museum de New York, du San Francisco Museum of Modern Art, du Young Museum, du Smithsonian, du Los Angeles County Museum of Art, ainsi que de dans de nombreuses autres collections publiques et privées. Il a aussi publié une douzaine de livres.

Pour l’anecdote, en plus d’être un artiste, Hido est également collectionneur et a créé au cours des 25 dernières années une collection de livres photo remarquable.

Un photographe à suivre donc, qui a encore une belle carrière devant lui, et sûrement bien des leçons à nous donner.

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un commentaire
  1. Une belle leçon de vie que nous donne cet ancien cancre qui aurait pu mal tourner. Ce que je retiens de ka vudéi ; affects liés aux couleurs, atmosphèresn le plus souvent sans humains, bonjour tristesse, camaïeu de vert ou de bleu qui fait presque oublier la couleur, ambiances de fin du monde désertifiée. , détachement de la vie d’autrui, libération de la pression des autres, liberté qui laisse deviner plutôt qu’exposer ou rechercher une vaine « vérité »….
    Merci Laurent pour votre enseignement et vos invitations à la réflexion.
    (Marie-Françoise, 74 ans)