[Vidéo] Votre voix

Ceci est l’introduction du livre de photographies Seven, de David duChemin. Ce texte m’a beaucoup parlé, il reflète bien ma vision de la photographie, et je pense qu’il est important. J’ai donc souhaité vous le lire. Bonne écoute 🙂


 

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Le cadeau de la photographie, c’est qu’elle nous apprend à véritablement voir. C’est tout aussi vrai du photographe avec l’appareil photo contre l’œil que ça l’est pour la personne qui fait l’expérience des photographies. L’appareil photo, soumis à tellement plus de limites que celles de l’œil humain, les limitations du cadres tout spécialement, excelle à cause de ces limitations, et non en dépit d’elles. La photographie est l’art de l’exclusion, rendue ainsi par le fait qu’elle nous force à placer ce qui compte à l’intérieur d’un cadre, en excluant tout le reste. C’est une machine à raconter des histoires d’une élégance et d’une simplicité extraordinaires. Et par cet acte d’exclusion, nous montrons du doigt les choses contenues dans le cadre avec beaucoup plus de puissance, nous racontons sans mot, parce qu’ils ne sont pas nécessaires quand la photo est claire.Regarde-moi ça ! Avec tout ce qui se passe dans le monde de notre périphérie, c’est le photographe qui choisit un détail et l’élève de sa condition banale, ignorée, et qui montre la ligne, la lumière ou l’instant qui auraient sinon disparu sans que nous les remarquions.

La photographie ne parle pas simplement de ce que nous voyons, mais de comment nous le voyons. Cette absurdité si souvent répétée qui veut que l’appareil photo ne mente pas n’est, bien sûr, rien d’autre que ça : une absurdité. L’appareil photo est une machine à raconter des histoires, et il racontera tout mensonge, toute vérité que nous lui demandons.

Ou avons-nous oublié que ce sont les appareils photos, de très nombreux appareils, qui capturent les images brutes pour les milliers de films créés chaque année, et pour les centaines de milliers de campagnes publicitaires qui étouffent les autrefois si beaux médias papier, maintenant en plein déclin, sans même mentionner les films de propagande de tous les dogmes imaginables ?

L’appareil photo est loin d’être objectif, et je le dis comme un compliment, pas pour le diffamer. Combien d’entre-nous veulent vraiment voir nos histoires racontées seulement avec les faits, quels qu’ils puissent être, sans sentiment ou réaction ?

Le prix de cette prétendue objectivité est une perte d’humanité. Oh, combien j’aimerais voir des présentateurs des infos qui en ont véritablement, si vous me passez l’expression, quelque chose à foutre – et qui le montrent ? Il y a une raison pour laquelle nous sommes attirés par les histoires et non simplement par les faits : elles nourrissent notre âme, nous aident à trouver un sens, ré-allument la flamme perdue de l’émerveillement.

L’humanité a passé des millénaires et des millénaires à trouver du sens et de la beauté dans les histoires, et nous parlons de l’appareil photo comme s’il pouvait – ou devait – nous libérer de ce terrible fardeau. Quel gâchis. Après tout, ce n’est pas l’appareil photo en lui-même qui compte, mais les choses stupéfiantes qu’il peut faire, entre les mains d’un vrai conteur.

C’est la subjectivité de l’appareil photo que j’aime tant. Serait-il objectif qu’il se contenterait de produire, image après image, de l’homogénéité. Mais ce n’est pas ce qu’il fait. Ou du moins, il n’en est pas obligé.

Dès le moment où j’ai mis la main sur mon premier appareil photo, un Voigtlander d’occasion acheté pas cher à un voisin, j’ai été fasciné par la possibilité de faire quelque chose de nouveau. Ma photographie est devenue une collaboration entre la réalité qui s’étalait sous mes yeux, les contraintes de l’appareil photo que j’avais à la main, et les choix que je faisais en suivant mon imagination ou, tout aussi souvent, par simple chance (j’offre ma gratitude éternelle aux heureux hasards de la vie!). Avec l’appareil photo contre l’œil, je pouvais recadrer le monde et lui apporter un ordre nouveau. Je pouvais installer les lignes à différents endroits grâce à l’usage de différents objectifs et d’un changement de perspective. Je pouvais changer la mise au point d’un objectif ou bouger l’appareil pendant l’exposition, et réduire ainsi une scène à rien d’autre que des formes et couleurs. Je pouvais geler un instant dans le temps qui sinon passerait si vite qu’il échapperait à notre attention, et étaler l’expérience de l’émerveillement pour aussi longtemps que je voudrais regarder le tirage.

Plus que tout le reste, je pense que c’est sur cet émerveillement que l’appareil photo m’a ouvert les yeux. L’émerveillement devant cette incroyable planète et des gens qui y vagabondent. L’émerveillement devant nos différences et nos points communs. L’émerveillement devant toute cette beauté que la planète continue de créer, malgré notre propre détermination – implacable et stupéfiante – à la détruire. Mon parolier préféré, le Canadien Bruce Cockburn, a écrit une chanson appelée World of Wonders dans laquelle il parle de

un arc-en-ciel qui brille dans une perle de pluie, Des diamants tombants dans une pluie clinquante. La lumière s’étire sur un muscle mouvant, Je me tiens là ébloui, le cœur en feu devant ce monde de merveilles. Des moments de paix comme un bref printemps arctique, L’ondulation d’un rouge doré du soleil qui se couche, La ligne des collines noires fait mon lit, Le ciel empli d’amour s’étend au-dessus de moi, dans ce monde de merveilles.

Il y a tellement de beauté dans le monde, si seulement nous avons les yeux pour la voir.

Il y a aussi une grande obscurité, bien que je ne sois pas celui qui raconte ces histoires-là. Il y a des hommes et des femmes beaucoup plus capables pour témoigner des horreurs de la condition humaine, des catastrophes naturelles, des fléaux de notre époque. J’ai choisi de ne pas raconter ces histoires, parce que je ne suis pas sûr que le cœur, que l’âme humaine ne soient programmés pour les entendre. Et de nos jours, nous en recevons l’écho par un million de voix différentes, sur un million de chaînes différentes.

La narration de nombreuses d’entre-elles est nécessaire, mais elles sont maintenant attachées à tellement d’alarmisme que ce n’est pas une surprise de constater des taux records de dépression clinique, accompagnées des ordonnances pour les traiter. J’ai choisi de photographier non pas les guerres, mais les choses que j’imagine que nous espérons au milieu de la guerre, ces choses que nous avons toujours cherché, en tant que planète, durant ce siècle de génocide : l’espoir et la beauté.

Même dans mes travaux pour des organisations humanitaires, je recherche l’espoir, parce qu’il y a assez de photographies d’enfants avec des mouches autour des yeux, chacune d’entre-elles pointant l’horreur de la pauvreté, mais pas la réalité que les gens qui vivent dans cette pauvreté partagent une humanité commune avec nous.

Ils rient, jouent, aiment, et ont les mêmes envies que nous. Nous avons besoin des deux histoires. J’ai simplement choisi de rechercher, et de raconter, les histoires d’espoir, poussé par ma propre espérance, que nous avons de meilleures chances de changer le monde quand nous sommes émus, touchés par l’amour et le respect et le désir de justice, et non simplement par la pitié. Le choc nous laisse bloqués devant notre télévision, paralysés par l’incrédulité, et ne nous pousse que rarement à l’action – et encore moins vers une vie de générosité continue.

Au cours des sept dernières années, j’ai mis les pieds sur sept continents, au moins d’après la définition géopolitique du terme. L’Australie continentale représente l’exception principale, mais le temps passé à faire des photos en Nouvelle Zélande signifie que je suis allé en Océanie. Et cet appareil photo contre mon œil, ce processus créatif, cette lutte jamais facile avec ma muse m’ont aidé à la voir, cette planète et ses enfants, avec un regard neuf. Et pour l’avoir vu, j’ai pu y trouver ma propre place, celle d’un de ses enfants.

C’est facile de trouver son identité dans sa propre nationalité, et d’oublier que nous restons, peu importe les frontières dressées entre nous, des citoyens de cette terre, et les gardiens de nos frères. Et de s’occuper, de se soucier, de s’aimer les uns les autres signifie dépasser le simple nous contre eux, cette mentalité qui nous divise dans des frontières nationales, raciales ou religieuses. Cela signifie s’émerveiller devant la recherche du Divin menée par l’Humanité à travers des fois qui ne sont pas les nôtres, cela signifie apprendre de la sagesse, où qu’elle puisse se trouver, plutôt que de verrouiller les portes de notre cœur par la peur ou l’incompréhension des différences. Cela signifie aimer et respecter la planète et oui, cela signifie sauver les arbres et les baleines, de peur que notre myopie nous autorise à oublier que c’est non seulement nécessaire et bon de protéger ce qui est beau et en voie de disparition, mais aussi que cette planète n’est pas simplement l’endroit sur lequel nous marchons, mais celui qui nous nourrit et qui épanche notre soif. C’est d’ailleurs dans les endroits où l’environnement souffre le plus que j’ai vu la plus grande pauvreté, le plus de conflits.

Peut-être que je suis naïf de penser que nous pouvons changer, mais je sais qu’il y a de la beauté et de l’émerveillement partout autour de nous, et je préfère vivre ma vie à rechercher la lumière plutôt qu’à craindre l’obscurité. Et donc, en tant que photographe, mon medium, c’est la lumière. Et le temps. Deux marchandises d’une valeur extraordinaire, non seulement symbolique, mais aussi tangible. Nous n’avons rien si nous n’avons ni l’un ni l’autre. Et avec ces matières premières, et les outils maladroits de cet art, viennent un autre cadeau inestimable – une voix. De voir le monde est une chose, et en est une qui enrichit l’âme, mais de se voir offrir une voix, une manière de partager la façon dont nous voyons le monde, avec le monde lui-même, est aussi un cadeau, à la fois à nous-même et – nous pouvons l’espérer – à ceux qui entendent notre voix, qui voient le monde différemment grâce à elle, et font l’expérience de nouvelles merveilles.

Tellement de mots pour simplement dire que l’appareil photo m’a ouvert les yeux, puis le cœur, sur un monde que j’aime plus encore à chaque jour qui passe. Je n’utilise pas le mot « aimer » à la légère, et par son usage je ne veux pas juste dire que je l’apprécie beaucoup. Quelqu’un a dit autrefois, et je n’ai pas la moindre idée de la source, que l’amour n’est pas aveugle, que l’amour voit plus, pas moins, et que parce qu’il voit plus, il est prêt  à voir moins. C’est vrai des gens que nous aimons, et de l’intégralité de ce monde si stupéfiant. Il n’est pas parfait. Nous n’aimons pas à cause de la perfection, mais à cause de la beauté, et ces deux valeurs ne sont pas du tout les mêmes. S’il est possible que l’amour ne soit pas simplement une émotion ou un choix, mais une façon de voir, alors j’espère que cette collection vous ouvrira plus grand encore tant vos yeux que votre cœur sur ce monde si plein de merveilles, et sur ces instants que nous partageons dans cette vie trop brève.

David duChemin. Vancouver, 2013.

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2 commentaires

  • Je ne savais pas trop ce qu’allait contenir la vidéo avant de l’écouter.

    Hors j’ai découvert un texte très pertinent et qui amène une vraie réflexion intéressante.

    Merci beaucoup Laurent.

    • Content que ça te plaise 🙂

      9 mai 2017