L’urgence de photographier, avec Franck Gérard

Dans cette discussion passionnante, découvrez Franck Gérard et l’œuvre de sa vie, comment faire une exposition, comment se porte le milieu de l’art aujourd’hui, et bien d’autres choses encore…



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Hello, ici Laurent Breillat pour Apprendre la Photo.
Aujourd’hui, on se retrouve pour une nouvelle conversation dans la série La Photo aujourd’hui, avec un photographe qui s’appelle Franck Gérard, qui a notamment été exposé deux fois à Arles en 2006 et 2010, et qui travaille maintenant depuis plus de 20 ans sur un projet photographique dont on parlera ensemble.

Et puis on pourra aussi aborder le sujet de l’exposition, parce qu’il a fait beaucoup d’expositions avec chacune des scénographies assez originales. Et puis aussi du monde de l’art aujourd’hui et de comment, un petit peu, faire sa place.
Voilà, j’ai eu vraiment une discussion passionnante avec lui, j’ai adoré faire cette interview, donc j’espère que vous en aimerez aussi le contenu.

C’est parti !

Laurent : Franck, merci de m’accueillir ici et de me permettre de discuter avec toi – parce que je préfère toujours appeler ça discussion plus qu’interview.

Est-ce que, pour commencer, tout simplement, tu peux un peu te présenter, nous parler de ton parcours, comment tu en es venu à la photo, bref, faire ton introduction, finalement.

Franck : Oui, bien sûr, mais ça va durer 2 heures… c’est déjà trop long.
Non, c’est moi qui te remercie, déjà, de m’avoir invité. Je suis flatté, touché.

Comment je suis arrivé là ? Comme beaucoup de photographes. J’ai commencé à faire mes premières photos vers, je ne sais pas, 13-14-15 ans, comme la plupart des photographes. Comme la plupart des photographes, avec l’appareil d’un tiers ; pour certaines personnes, c’est leur sœur, moi c’était mon père.

Finalement, à la fin, quand je suis allé aux Beaux-Arts – parce qu’en fait, j’avais fait Lettres et Arts plastiques. Enfin, j’ai toujours voulu être dans l’art, parce qu’au début, au tout début j’ai dessiné, lorsque j’étais enfant. Je dessinais et je peignais, comme beaucoup de photographes aussi.
Ça, c’est vraiment un truc, comme un cliché, mais c’est vrai.

Et puis, je ne pensais pas me spécialiser dans la photographie, mais je suis arrivé à un moment, finalement, aux Beaux-Arts, où j’ai commencé à m’intéresser plus à la photographie ; parce qu’aux Beaux-Arts, c’est intéressant, pour moi c’est une école de la vie, au niveau des rencontres, mais surtout au niveau de tout ce que l’on peut expérimenter. Ça va du modèle vivant à la sérigraphie, à la lithographie, à la gravure, à la sculpture. Tout. La vidéo, la photographie, et moi, l’image est pour moi une passion. Pas forcément la photographie en général – bien que, bien sûr, elle le soit –, mais l’image est une passion profonde.
Donc, a fortiori ce que je vois, puisque ce sont des images. Et ça, c’est un long débat aussi.

J’ai fait 5 ans aux Beaux-Arts, et donc à un moment – bon, j’ai redoublé, mais on va dire que le cursus est de 5 ans –, et à un moment j’ai choisi de faire à la fin un diplôme uniquement de photo.

Et là, curieusement, je faisais du moyen format, du 6×7, en film à l’époque. Je suis un vieux, j’ai connu les films. Que je développais moi-même, parce que je faisais du noir et blanc ; j’ai choisi de faire du noir et blanc, de faire du moyen format et de faire des photographies de nuit, à l’instar de gens comme le Belge Gilbert Fastenaekens et un Français plus connu, mais qui lui éclaire souvent à la lampe, qui était connu pour ça, Séméniako

Et moi je ne connaissais pas du tout, je n’avais aucune culture photographique, mais j’étais fasciné par la nuit et par les gens que je rencontrais la nuit.
Mais, en fait, c’était des endroits plutôt industriels, sans rien, des trucs très classiques, en fait, très carrés, très beaux, avec des lumières… assez extraordinaires. Les nuits artificielles, c’est toujours très beau.

Et puis je suis sorti des Beaux-Arts, j’ai eu mon diplôme, voilà, j’ai fait des petites expos.

Et soudain, au bout de 2 ans, où je profitais aussi de la vie, je sortais, j’étais heureux, j’ai eu un accident.
En fait, c’est ça l’origine de mon travail, parce que je ne sais pas si j’aurais continué comme ça à travailler.
Bon, je peux le dire, même si c’est anecdotique : je suis tombé de 3 étages. Ensuite j’ai passé… En fait, c’est arrivé le 4 juin 1999, donc je n’ai pas pu sortir de chez moi – puisque la dernière semaine je l’ai passée chez moi, avec mon amie – je n’avais pas le droit de bouger, de marcher, parce que j’avais un problème à l’intérieur, bref, c’est pas très grave tout ça, puisque je suis toujours là.

Le truc c’est que, le 13 juillet 1999, d’où l’origine du titre de mon travail – enfin, les dates, du moins, « en l’état » je l’ai trouvé plus tard, en 2001 alors que j’étais à Paris, sur une voiture « à vendre en l’état » et moi, l’état, ce mot m’intéressait énormément : l’état d’esprit, l’état des choses, l’état, etc., enfin, l’état au sens aussi d’espace public, etc., ou l’espace privé. Enfin, ce type de choses.
Ce mot, je cherchais quelque chose avec ce mot.

Et donc, le 13 juillet 1999, j’ai pu sortir. Je marchais comme un ancien, une personne âgée, parce que c’est un mois et demi presque, sans marcher, et je suis allé dans un magasin et j’ai acheté un Leica, un 24×36. Mes premières amours, c’était avec le 24×36, parce que mon père avait un 24×36. Et j’y suis retourné, et là j’ai commencé à faire des images.

D’abord mon amie, les miens, j’ai fait un grand voyage d’un mois parce que je pouvais rebouger, et là j’ai commencé à photographier tout ce que je voyais, tout ce qui m’intéressait. Et, évidemment, la singularité de la rue.

Et du coup, je suis devenu un photographe de rue. Évidemment, je fais aussi du paysage, des portraits. Comme beaucoup de photographes, je fais beaucoup de choses. Enfin, tout ce qui m’intéresse. Et puis aussi, j’ai des missions. Enfin, c’est plutôt lié à mon travail personnel, pas du tout… J’ai eu des commandes, mais très peu.

Et donc, voilà, c’est devenu une espèce d’inversion de mon travail des Beaux-Arts, c’est-à-dire tout est en couleur, je n’ai jamais refait de la photo en noir et blanc, je ne peux pas, les gens, la vie, la vie tout simplement, et puis du 24×36, c’est-à-dire un autre format.

Donc voilà comment ça a commencé. Je ne sais pas si j’ai bien répondu.

Comment se passe le processus photographique

Laurent : Mais si. On va revenir à « En l’état » après, parce que forcément on va parler de ton travail. Mais je pense que déjà, ça donne une bonne idée de comment tu en es arrivé là.

Du coup comment ça se passe pour toi, aujourd’hui, j’allais dire le processus photographique – ça fait tout de suite très formel comme terme, mais concrètement, quand tu vas photographier, comment ça se passe ?
Alors, tu as « En l’état » qui est sans doute, je pense, ton projet le plus à long terme, mais il y a aussi…

Franck : En fait, le titre c’est « En l’état, 13 juillet 1999 – aujourd’hui », et j’ai toujours pensé que, comme après l’accident, ça a été une nécessité, même une urgence, une urgence de photographier, c’était vital. Je peux le dire, j’en avais besoin pour vivre.

Mon appareil, ça fait 20 ans que je ne l’ai pas quitté.
Oui, j’en ai changé, parce que des fois il y a des pannes. Évidemment, comme c’est une machine. Mais je vais à la boulangerie, c’était dans ce sens-là, je vais à la boulangerie, je vais à la banque. L’idée, c’était d’être ouvert au monde le maximum possible.

C’est-à-dire d’être complètement ouvert au monde. Et ce que je disais, oui, forcément jusqu’au jour de ma mort. Et à la fin il y aura, à la place de « aujourd’hui » – je reprends tout à l’heure –, il y aura marqué le jour de ma mort.

Et donc, je l’ai toujours, je l’aurais toujours. Il est là.
Je ne vais pas le mettre là, parce que je n’ai pas envie de parler de matériel, et dire quel appareil j’utilise. Je pourrais très bien utiliser, aujourd’hui – ce qui n’était pas possible à l’époque puisque tout ce qui était téléphone portable, on ne pouvait pas faire d’images avec –, mais de toute façon, je veux dire, pour moi, c’est comme un crayon. Tu as un crayon Bic, un crayon papier, t’as un stylo plume, tu peux écrire, c’est un outil. Tout le monde le sait, enfin tous les photographes, l’appareil photo, c’est d’abord un outil.

Donc, comment je procède ? C’est simple. J’ai toujours mon appareil. Ensuite, lorsque je suis en commande, j’ai toujours mon appareil et je regarde autour de moi. Voilà comment je procède. C’est très simple.

Je ne suis pas surhumain, je suis comme tout le monde.

En fait, il suffit de s’ouvrir au monde et de regarder au maximum. On me dit souvent : « Oh tiens, c’est dingue, tu étais là au bon moment. »
On me l’a encore dit pour ma dernière expo, au château des Ducs, en ce moment : « Ah, t’étais là toujours au bon moment. »
C’est un journaliste qui m’a dit ça. Alors, moi, je lui ai expliqué que le bon moment n’existait pas. Ça n’existe pas puisqu’il y a toujours des bons moments. Il suffit de s’ouvrir au monde.

Des fois il y a des situations un peu plus extraordinaires ou exceptionnelles que d’autres, mais dans la photographie de rue, si on s’ouvre au monde, si on regarde un tant soit peu autour de soi, on voit bien ce mouvement, on voit bien cette lumière, cette personne qui passe là, soudain, il se passe quelque chose, il y a des corrélations parce qu’il y a des personnes qui se croisent, ça peut être des jeux de couleurs, des jeux de formes, ça peut être des situations. C’est ça le cadrage, aussi, c’est toute cette histoire de lumière, de cadrage, enfin c’est la photographie. Enfin, c’est… On met des choses en corrélation et, hop, soudain ça produit des sens, aussi.

En fait, parce qu’on produit une représentation, c’est ça être photographe.
À partir du moment où on produit une représentation, les gens – à moins qu’on fasse ça seulement pour soi, mais si on veut les montrer, nos images, les gens doivent comprendre ce qu’on a mis dans l’image. Ce qui s’appelle donc l’interprétation.

Et donc, lorsqu’on interprète, c’est très marrant, j’ai des images où il y a des interprétations qui divergent. Mais il y a toujours des interprétations. Et ça, ça m’intéresse énormément.
C’est-à-dire, qui varient en fonction des âges ; ça peut être des enfants qui font « Oh, tiens, là, on dirait ça », et un adulte – mais c’est aussi en fonction de son vécu, donc de sa propre culture. Je parle toujours de l’exemple simplissime de l’arbre : si on voit une photo de platane, et qu’on a un proche qui a eu un accident de voiture contre un platane, on va penser à ce proche ; ou alors on peut se dire, c’est juste un arbre ; ou alors on peut se dire « ah tiens, c’est un platane… » et connaître toutes les sortes, parce qu’il y a beaucoup de sortes de platanes, etc. ; ou penser au puzzle, parce que c’est vrai que c’est très beau la manière dont l’écorce se détache. Etc., etc.
En fait, la notion de sens de l’image est multiple. Voilà.

Laurent : OK. Je pense que c’est intéressant, parce que, tu vois, à mon avis, il y a beaucoup de gens qui se font peut-être une idée du… tu sais, il faut faire une sortie photo, etc.

Franck : De pression…

Laurent : Toi, c’est dans ta vie…

Franck : Une forme de pression. En fait, il ne faut surtout pas, déjà, un, il ne faut surtout pas se donner de pression ; deux, il ne faut surtout pas se donner de règles. Il y en a des règles, mais la règle du tiers et du nombre d’or, elle est super intéressante. Le nombre d’or en architecture, Le Corbusier, c’est génial, OK, parce que c’est sur la hauteur de l’homme, ça doit faire telle hauteur, etc., par rapport à un homme de taille lambda – quoique il y en a certains qui sont un peu plus grands que les autres…

Laurent : Je ne vois pas de quoi tu parles… 🙂

Franck : Ou plus petit. Je ne sais pas… En fait, on suit des règles, dans la photographie, on suit des règles. Moi je n’en ai jamais suivi parce que j’ai appris un peu tout seul. Aux Beaux-Arts, il n’y avait pas vraiment de cours de…
Je n’ai pas vraiment appris grand-chose lorsque j’étais…
Enfin, j’ai appris des choses, mais je n’ai pas appris de règles photographiques ; je n’ai jamais lu un manuel de photographie. J’ai jamais lu, enfin, sauf pour des choses, sur mon appareil, des choses spécifiques. On comprend très vite comment marche l’appareil. La balance des blancs, je l’ai jamais faite en mettant un mouchoir blanc.
La balance des blancs… j’ai vu quelqu’un qui donnait des cours de photo dans la rue, j’étais ahuri.
La balance des blancs, pour moi, elle se fait à l’œil. À l’œil et puis à l’image. Tu la fais en fonction de ce que tu regardes et de ce que tu fais. Ensuite tu trafiques très vite ton appareil, ou tu fais des photos en automatique, j’ai pas de gêne avec ça.

En fait, ça dépend de toutes ces corrélations.
Mais voilà que, comme d’habitude, je diverge.

Laurent : Non, mais c’est bien, tu dis des choses que je n’avais pas l’intention de te faire dire, et que je suis content que tu dises quand même.

Franck : Non, mais c’est évident. En fait, la seule règle, s’il y en avait une, c’est de prendre son appareil photo et de faire des images. C’est l’unique règle.

Et puis de ne pas comparer les siennes, surtout, avec des trucs, des Flickr, des machins, où tu vois des mecs qui font des filtres, ou qui font la technique – comment…
Comment elle s’appelle cette technique où tu mets trois images que tu superposes ?

Laurent : du HDR ?

Franck : Oui, un truc HDR. Voilà. Je veux dire, c’est facile…
Et puis, tout le monde fait des belles photos. Tout le monde. Mais après ? C’est comme tous les gens, ouais… c’est vieux comme le monde, le style Picasso, c’est quoi ce gribouillis ? Mon fils, ma fille peut en faire autant.
Ouais, vas-y. Moi, ça fait 20 ans que je fais de la photo, j’y consacre ma vie entièrement. Fais 20 ans de photo, mais que ça.
C’est intéressant.

Enfin, ça paraît peut-être un peu prétentieux, mais je veux dire, c’est ma vie, quoi. C’est tout ce que je veux dire.

Le travail nécessaire à un projet de cette ampleur

Laurent : Forcément, quand tu as… Parce qu’on va y revenir après, d’ailleurs ça me fait rebondir sur, car ma question suivante rebondit sur deux choses que tu as dites avant, donc je vais la faire en deux temps.
Tu parlais du bon moment, et c’est vrai que quand on regarde « En l’état », ça marque… Il y a beaucoup de photos où, effectivement, on peut se dire – en tout cas, quand on n’a pas conscience de la réalité de la photo qui est quand même qu’il y a un moment où il faut aussi beaucoup taffer –, on peut se dire qu’il y a beaucoup de bons moments.

Et du coup, moi, ce que j’ai vu là-dedans, c’est pas « Ah, t’étais là au bon moment », c’est plus « Tu as beaucoup travaillé », mais…

Franck : Je sais pas si j’ai beaucoup travaillé. Par exemple, on m’a dit une fois – excuse-moi –, on m’a dit une fois… J’ai envoyé une photographie à un concours photo, de street photographie, et ils l’ont refusée parce qu’ils m’ont dit que c’était une mise en scène.

Et c’était juste un truc que j’avais vu dans la rue. C’était un voisin, ça n’a jamais été une mise en scène.

Et du coup… En fait, je ne suis pas concours, mais j’ai essayé une fois, comme ça, j’ai dit tiens, c’est marrant, si j’envoyais une image, comme ça, j’essaie. Et on me l’a refusée ! Ça m’a mis en colère, j’ai dit, ça veut dire que le réel… Parce que pour moi la réalité est tout. C’est-à-dire que la réalité n’a pas de limites. La fiction en a une. Parce que le cerveau humain, la pensée a forcément une limite.
L’univers n’a pas de limites.


Vas-y, imagine un trou noir. Ils ont fait une photo, là, récemment, un trou noir, enfin un truc…
L’horizon des événements, c’est complètement dingue, tout ce qui est science, comme ça, est hallucinant.
La taille de l’univers, essayons de l’imaginer, vas-y, c’est quoi ? Ben je sais pas, moi, ce que c’est. Même en tant que scientifique.

Laurent : Oui, je vois ce que tu veux dire.

Franck : Le réel, il n’y a aucune limite.

Laurent : Tu rencontres des choses dans la rue, déjà qu’on n’imaginerait pas, c’est-à-dire que si on voulait imaginer des situations originales dans la rue, on n’imaginerait pas celles-là. Parce que l’imagination ne va pas assez loin pour ça.
Mais ce qui est intéressant, je trouve, dans la réponse de ce concours, c’est que ça en dit plus sur eux que sur toi. Ça en dit qu’ils ne savent pas vraiment ce que c’est, parce que je pense que quand tu as été suffisamment dans la rue, et j’y ai été beaucoup moins que toi, et pourtant j’ai déjà compris qu’il y a des choses qui se passent, déjà tout le temps, il y a toujours quelque chose qui se passe, et quand ça se passe, des fois, tu n’y crois presque pas. Tu te dis « ah ouais… quand même… » sur des choses qui se passent devant toi.

Et, oui, tu disais que t’avais pas travaillé, peut-être parce que tu n’aimes pas le mot travail, mais je sais qu’il y a…

Franck : Oui, j’ai travaillé parfois…

Laurent : Tu as passé du temps, simplement, pour avoir ces choses, pour avoir cette chose-là. Les gens disent « oui, tu étais là au bon moment », c’est juste que tu as passé tellement longtemps qu’au bout d’un moment, tu provoques, aussi, le bon moment. C’est à force d’y être, tu es présent.

Franck : Oui… Je suis présent, voilà. Je suis présent au monde, c’est ça. Je suis présent au monde.
Mais j’ai fait quelques milliers de milliers de kilomètres à pied, je pense. J’ai marché quelques milliers d’heures aussi.

Laurent : Oui, forcément. Et du coup, j’ai envie ; parce que ce que je cherche aussi à faire avec cette série, c’est que des gens qui sont pour la plupart, dans mon audience, des débutants en photo, tu vois, qui s’y mettent et qui ont un intérêt, mais qui souvent ont un travail à côté, etc., donc pour eux la photo a encore des, parfois les réalités sont encore lointaines, et j’ai envie de les rapprocher un peu de ce que c’est pour de vrai, et donc, est-ce que tu as une idée de… Parce que, tu sais, ton travail, il y a déjà quand même une quantité de photos qui est assez importante.

Franck : Oui, et encore, je ne mets pas tout sur mon site, c’est pas possible.

Laurent : Oui, voilà, et du coup, je me dis : mais concrètement, combien tu en prends par rapport à ce que tu gardes ?
C’est toujours une réalité que j’essaie de montrer aux gens, c’est l’édition, tu vois ?

Franck : Ça dépend.

Laurent : Oui, bien sûr, mais…

Franck : Parce que, des fois, tu… Déjà, je ne fais pas de photos tous les jours, ce n’est pas du tout le principe d’un journal, ou une photo par jour, ou dix photos par jour. Ça ne m’intéresse pas.
Ça m’est arrivé de passer quatre jours sans faire d’images. Mais des fois je peux en faire 100 dans une journée. Donc j’ai du mal à quantifier ça, en fait. Je n’ai jamais fait de pourcentage.
Mais c’est vrai que l’éditing est quelque chose de très important. Et de très long.
De très chiant, même, des fois.
J’adore ça, mais des fois, je cafouille.

Laurent : Ça peut être douloureux, un peu aussi.

Franck : Ben, lorsque tu es seul, tu ne vois pas forcément, non plus, donc c’est pareil. Le recul, la distance par rapport à ce qu’on produit est extrêmement difficile, donc quelquefois il y a des images qui sont sûres, c’est évident. Il y en a d’autres, tu ne sais pas.
Justement, c’est par rapport à ce que les autres vont voir.
Donc, là, moi, je ne peux pas quantifier. Je ne peux pas, je n’en ai aucune idée.
Parce que, des fois, on en prend… Il y a des ouvertures, comme ça, il y a des fenêtres.
Des fois, on fait… Une fois, je me souviens, j’étais sur l’avenue de l’Opéra, je descendais l’avenue de l’Opéra, et là, sur l’avenue de l’Opéra, donc de l’Opéra jusqu’au Louvre, à peu près, j’ai fait 5 de ce que je considérais comme de très bonnes photos en une demi-heure. Une demi-heure.
Et elles sont toujours dans ma série. Elles existent toujours.
Et là, j’étais là… Il y a comme une fenêtre qui s’ouvre sur le monde. Et j’en ai parlé à d’autres photographes, et ça leur arrive.

« En l’état » : d’où vient la cohérence ?

Laurent : Du coup, je voudrais continuer à parler plus en détail de « En l’état », parce que je pense qu’il y a vraiment plein de choses intéressantes à dire.
Moi, ce qui m’a marqué, c’est qu’il y a une vraie cohérence globale dans ton projet. Enfin, quand on regarde les photos que tu mets sur ton site, dans ce projet, on sent la parenté, mais…

Franck : Attention, oui… mais… ?

Laurent : Mais, comment dire, il n’y a pas de…, ce n’est pas aussi évident que ce que moi j’ai pu leur montrer avant. Ou ce que j’ai fait, moi, photographiquement, et ce que j’ai montré, c’est parfois des trucs qui, on va dire, visuellement, ont des espèces de codes visuels peut-être plus évidents. Sur l’ensemble d’une série.
Du coup, les gens comprennent la série comme ça. Et chez toi c’est un peu moins présent

Franck : Oui, complètement. On va parler de ça.

Laurent : Et du coup, j’ai envie d’embrayer sur ce qui te guide dans ce projet. Parce que tu n’as pas l’air d’avoir de contraintes visuelles qui soient très fortes, voire pas du tout, mais du coup, tu as forcément un guide, parce que si ça reste…

Franck : En fait, sur mon site, j’ai décidé justement de ne pas produire de séries, de mettre ça un peu en bordel, comme ça, de jeter ça. Et c’est bien ce que j’explique dans le petit texte du début, c’est que c’est à vous – enfin au public ou à moi.
C’est-à-dire que moi, je dis toujours que je suis un monteur d’images, mais je dis un montreur. Tu vois le « r » entre, c’était facile, mais le « r ».
C’est-à-dire qu’après, en fonction… Je n’ai jamais fait la même expo. Jamais.

Donc, avec « En l’état », en fonction, finalement, de ce que l’on me demande. Par exemple, là, à Nantes, c’est un festival photographique, qui s’appelle La Quinzaine photographique nantaise, le thème, c’est l’humour. Donc ils m’ont demandé des choses sur l’humour. J’ai ce qu’il faut, donc là, j’ai fait vraiment un montage sur 11 planches de 2×3 mètres, avec aussi, quand même, des circulations, dans les planches.
Mais pas forcément évidentes, mais quelquefois qui sont un peu faciles, quelquefois qui sont difficiles à comprendre.
Mais j’ai fait, donc sur trente et quelques mètres, j’ai fait des circulations.

Donc, pour moi, j’ai toujours pensé… En fait, j’ai toujours été, stupidement, au début – c’était stupide, mais, des fois, j’y pense encore –, contre, absolument, contre la série. La sérialisation.
C’est-à-dire, un mec qui sort un bouquin qui s’appelle « Arbre », tu regardes et tu n’as que des arbres. Des arbres tout seuls dans la plaine, ou sur une colline. T’es là…, mais c’est chiant ce truc, allez, hop. C’est très beau, souvent c’est très beau, et t’es là… Arbre, Oiseaux, OK.

Xavier Barral a sorti des bouquins sur les oiseaux, et c’est vachement bien.

Laurent : oui, j’ai parlé dessus, de Sammalhati.

Franck : C’est très bien. Tu vois, il aurait pu m’appeler et me dire – je l’ai rencontré une fois, ici d’ailleurs. Il aurait pu m’appeler et dire : Tiens, tu as des oiseaux ?
Des oiseaux, vas-y, je t’en sors…
C’est-à-dire, on me dit un mot. On me dit un mot, par exemple, on m’a dit pigeon pour un magazine. On m’a dit : Pigeon, tu as des photos de pigeons ?
J’ai regardé une demi-heure, j’ai envoyé 60 photos de pigeons, de pigeons avec des gens, de groupes, etc.

C’est-à-dire que c’est, pour moi, une encyclopédie de mes errances.
C’est ma propre encyclopédie, c’est comme si je collectionnais. C’est comme si je collectionnais des petites images, comme quand j’étais gamin, il y avait des images sur le dos d’une certaine marque de chocolat, il y avait de petites images. Par exemple, il y avait la conquête de l’espace, les reptiles, je ne sais pas quoi, et j’adorais ça. C’était des petites images comme ça, j’adorais, je les gardais, des boîtes et des boîtes. Parce que ma grand-mère n’achetait que ce chocolat, et j’adorais ces trucs.

Et donc, en fait, je fais la même chose, sauf que je ne range pas forcément dans la boîte « reptiles », je peux mettre la conquête de l’espace à côté d’un reptile, parce que peut-être que dans la fusée, il y avait peut-être un reptile. Ils ont bien envoyé des chiens, etc.

Donc, en fait, je fais des corrélations, comme ça, des liens, des choses qui se mélangent, mais qui se touchent, qui se…

Voilà, c’est pour ça que lorsqu’on voit mon travail, on peut se dire « oui, c’est vrai que… », mais si on ne me juge que par rapport à un site, à Internet, c’est juste, moi, j’ai balancé mes images.

Après, il y a des séries, parce que c’était lié au sujet, au paysage et au lieu.
J’ai aussi des séries où j’ai fait ça, attention. Mais souvent quelque chose qui m’intéresse, c’est comment l’homme a agi sur le paysage.

Ou alors, quand je suis sur un bloc opératoire, je ne peux pas faire de photos de lézards – si on revient aux reptiles, je ne photographie pas les reptiles en particulier. Même si on me dit « salamandre », j’ai des photos de salamandres, j’en ai vu dans la nature.

Là, je suis en résidence à Vitry-sur-Seine, je photographie des cygnes. Au bord de la Seine, il y a des cygnes, j’étais complètement ému. Je les ai vus faire leur parade, et je croyais que c’était n’importe quoi, je n’ai vu que des descriptions ou une photo du super photographe qui a fait le truc sur les chutes du Niagara. En fait, il y a deux cygnes, c’est des serviettes ou je ne sais quoi qui sont comme ça. Comment il s’appelle ?

Laurent : Je ne remets pas le nom.

Franck : Bon, j’adore beaucoup. J’adore beaucoup… n’importe quoi… J’adore son travail. Donc il y a deux cygnes comme ça, en cœur. Je les ai pris en photo, j’hallucinais. Ça existe !

Ça existe en vrai ! Je ne le pensais pas. Et c’était con, en plus ils faisaient de petits bruits super étranges.

Laurent : De toute façon, si tu l’envoies à un concours de photos animalières, ils vont dire que c’est mis en scène.

Franck : Ouais, c’est ça. Non, je ne pense pas, quand même.
Enfin, bon, en fait, en même temps, j’ai choisi de, en l’état, comme c’est aussi, « En l’état » le titre, de ne pas intervenir sur elles. Donc je ne photoshope pas.

Laurent : Oui, ça n’aurait pas de sens.

Franck : Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a dehors. Je ne mets pas les gens en mauvaise posture.
Bon, je fais comme tout le monde, des photos d’amoureux. Mais elles ne sont pas…, tu ne vas pas voir de photos d’amoureux sur mon site, de gens qui s’embrassent. Elles sont là pour dans 50 ans, si un jour quelqu’un s’intéresse à mon boulot, ou elles dépériront, c’est pas grave.
Mais tu ne peux mettre des gens en très mauvaise situation.

La seule que j’ai sur mon site, c’est les amoureux de la Concorde. Et j’en suis fier, parce que c’est deux amoureux place de la Concorde qui sont emmaillotés dans une écharpe ; donc on ne voit pas leurs visages.

Je ne me considère pas comme un photographe humaniste, mais je viens d’une tradition de photographes de rue, donc il y a la photographie humaniste qui en fait partie, évidemment. Même si parfois on m’a rapproché de Doisneau, c’est marrant.
Que je détestais quand j’étais plus jeune, et que j’adore maintenant, parce que je pense que c’était quelqu’un de très humain. Comme moi. Enfin, je ne sais pas si…, mais j’adore parler aux gens, j’adore être proche des autres.
J’ai beaucoup d’empathie, en fait, c’est ce qui fait ça.
Donc il y a Doisneau qui a fait le baiser de l’Hôtel de Ville, et Ronis qui a fait celui de la Bastille, en haut de la colonne. Donc j’étais super content.
Non pas que je sois aussi bon qu’eux, ou aussi célèbre, mais c’était… souvent tu fais…

Laurent : C’était un petit hommage.

Franck : Souvent tu fais des hommages, et tu fais des clins d’œil à… C’est vrai qu’au début, je n’avais aucune culture photographique.
Quand j’ai débarqué, je ne connaissais personne, je ne connaissais pas, je ne sais pas, Elliott Erwitt. Des fois on m’a dit, parce que je photographie beaucoup les chiens.

Le seul mec que je connaissais un peu, c’était Depardon. Parce que j’étais tombé sur un livre à la bibliothèque, sur le désert américain. Et c’était fantastique. Ça m’avait super touché, parce que c’est à la suite de la mort de son monteur, en fait. Parce qu’il écrit, comme d’habitude, Depardon, et il retourne refaire un voyage aux États-Unis, et notamment dans le désert américain, sur les traces d’un voyage qu’il avait fait avec son monteur – parce qu’il est mort à cause du chauffage, avec sa femme. Tu vois, à cause du dioxyde de carbone, problème hivernal.
Et il est super mal, ils devaient monter un film, finir un film et ça m’avait super touché.

Comme quoi, la photographie chez moi – bon, elle est toujours liée plus ou moins –, est liée à la mort. Enfin, au fait que j’aurais dû mourir.
Et c’est très étonnant, parce qu’après j’ai été invité par Depardon, à Arles, et c’était dingue. 2006. Et je le connaissais pas, mais on lui a montré mon travail. Donc j’étais super ému.

Ses influences

Laurent : Oui, forcément. Monsieur Depardon. Et du coup, tant mieux, ça me permet de rebondir là-dessus, de rebondir sur la culture photo et ce qu’on a coutume d’appeler les « influences ».
Est-ce que tu pourrais me parler un peu de ce qui, aujourd’hui – parce que tu dis que quand tu as commencé, tu n’avais pas de culture photo, mais maintenant, apparemment oui.

Franck : Un peu, oui, un peu.

Laurent : Du coup, qu’est-ce qui…, de quels photographes tu sens l’influence dans ton travail ?

Franck : Eh bien, en fait, c’est étonnant, mais je ne sens pas d’influence dans mon travail, mais évidemment, j’en ai.
C’est-à-dire, comme j’ai construit au début mon travail sans avoir d’influences, mais involontairement. Et puis c’était sans doute stupide, parce que c’est mieux d’avoir de la culture.
J’avais une grande culture de l’art – enfin, une grande culture… Plutôt une culture populaire, finalement, liée au cinéma, au polar, à la bande dessinée, tout ce qui est, comme dans l’émission de France Culture, Mauvais Genre. Moi j’adore tout ce qui est populaire. Enfin, entre guillemets, je ne pense pas que ça le soit forcément.
Enfin, ça l’est, mais si c’est de manière péjorative, non.

Et donc, je l’ai fait, et puis ensuite je me suis aperçu, évidemment, c’est évident les gens que je peux citer. Je me suis toujours senti comme un photographe français américain.
C’est la photo de rue américaine, pour moi, qui est la plus grande.
Je vais citer les mêmes que d’habitude : Eggleston, Meyerowitz, Winogrand, les Américains.

En même temps, je ne suis pas fasciné… Enfin, je pense que c’était une révolution dans les années 50, les Américains sont sortis, mais j’ai regardé vachement de fois les 86 planches (je ne sais pas), je trouve ça super, mais je ne suis pas super fasciné.
Parce que, aujourd’hui, c’est entré dans le langage courant – et puis on a vu d’autres choses comme ça. Mais je pense qu’à l’époque, dans les années 50, quand c’est sorti, c’était une explosion atomique.
Quand Delpierre a sorti ce truc, c’était hallucinant. Moriyama.

Après, quand je me suis senti très proche de Moriyama, parce qu’il photographie tout. Dans « Records », c’est… Au début, moi, je voulais faire ça. Mais j’avais pas l’argent.

Je voulais faire des revues dans « En l’état ». J’en sortais une tous les six mois. Comme « Records », mais je ne savais pas que « Records » existait.
J’ai rencontré Records il y a, je ne sais pas, 6 ans, 7 ans, 8 ans maximum.

Et puis je suis sûr qu’il y a, en fait, encore plein de choses. Mais voilà, Moriyama est génial, parce qu’il photographie tout ce qu’il voit. Il est là, il shoote, il a toujours son appareil.
Aussi, donc, la photographie japonaise, quelque part… Mais enfin, la photographie de rue.

Bon, après, il y a plein de super photographes de rue anglais. Notamment Liverpool…

Enfin, la photographie de rue, quoi. Tout ça me touche. Me touche profondément.

C’est toujours, en fait, ce dont tu te sens proche, que tu fais, qui te touche.
En général. C’est d’ailleurs pour ça que je ne m’attaque pas à la lecture de portfolios.
À chaque fois, si c’est un truc qui est – je ne pourrais pas dire, mais je le dis quand même – non conforme à ce qui me touche, j’ai du mal à le juger. À être distant. Je ne suis pas un analyste, je ne suis pas un critique d’art. J’espère être un peu critique dans la vie, mais j’ai du mal à, je n’ai pas envie de faire mal à l’autre en disant, ben non, moi je trouve que c’est pas terrible. Je ne supporte pas ça.

Parce que j’en ai fait, une fois, j’ai dû remplacer quelqu’un au pied levé à Arles, et c’était insupportable.
Je ne veux pas faire ça, je ne veux pas faire de mal à quelqu’un, je ne veux pas dire à quelqu’un que son travail je ne l’aime pas.
Enfin, tu ne peux pas dire ça pour un portfolio, tu es là pour donner des conseils, orienter, diriger. Mais quand quelque chose ne me touche pas, j’ai du mal à faire avancer.
À dire comment…

Laurent : Oui, si tu ne connectes pas émotionnellement avec le travail, bon, qu’est-ce que tu peux dire d’autre que ça ?

Franck : C’est l’émotion. Si tu n’as pas d’émotion. Avec des œuvres, chacun aime des choses, s’il n’y a pas d’émotion, ça peut être difficile.
Quand je vais voir une expo, moi, je ne lis pas la fiche. Que ce soit un photographe, de l’art contemporain, n’importe quoi. Je rentre, je sens, je mange.
Je trouve horribles les cartels dans les expositions. Tu les enlèves tous, tu les mets sur une fiche et puis c’est fini.
On s’en fout que ce soit… Tu regardes, tu te dis, c’est le nom de, tu vois. C’est Bacon – il y a Bacon en ce moment –, c’est le nom de l’artiste avec marqué la technique photo et la taille ; la taille, tu vois à peu près, la technique photo tu connais à peu près, si c’est un pastel à l’huile ou de l’acrylique, qu’est-ce que ça t’apporte sur le moment alors que tu es en train de regarder l’œuvre ?
Tu reçois, ou pas.

Laurent : Je vois ce que tu veux dire. C’est ce que je recherche aussi, d’ailleurs. Dans les expos, parfois je lis après, parce que je cherche un contexte.

Franck : Après, tu peux chercher, si t’as pas été touché, c’est exactement ce que je fais, tu peux chercher à comprendre, à dire : ah tiens, peut-être que…, et puis soudain tu lis un truc sur un truc qui est arrivé au type. Tu vois, par exemple, il est tombé de trois étages ; les gens disent : ah oui, OK.
Non, je déconne. 😉
Non, je veux dire : Ah, c’est pour ça ! Ah oui, c’est peut-être pas si mal que ça, ce boulot.
C’était de l’humour, hein.

Comment faire une exposition

Laurent : Mais oui, je comprends ce que tu veux dire. C’est marrant, parce que c’est la transition parfaite avec un truc dont j’ai pas mal envie de parler aujourd’hui. Dans la première interview de cette série, on a beaucoup parlé de livres photo, parce que Pauline et Chris ont fait plusieurs livres, déjà, et je trouvais le travail d’édition intéressant. Mais toi, pour le coup, c’est plus les expos. Comme tu le disais, tu n’as jamais fait deux fois la même expo, et du coup tu as pas mal d’expérience là-dedans.
Et on voit – parce que moi, je n’ai pas encore eu la chance d’en voir une en vrai, mais sur ton site il y a quelques images où on voit un peu les installations que tu fais. Et on voit bien qu’à chaque fois, la scénographie, la mise en place, etc., c’est très pensé. Comme tu disais, tu mets en scène ton travail selon le thème qui t’est donné, ou l’endroit, ou plein de choses. Et j’aimerais que tu nous en parles un peu plus. Comment ça te vient ? Comment tu procèdes ? Même si comment tu procèdes n’est pas le meilleur terme. Mais, oui, qu’est-ce que tu peux partager là-dessus sur le fait de faire des expos ?

Franck : Je vais d’abord commencer par autre chose, je vais parler de l’idée du livre.
Ben le livre, pour moi, c’est essentiel. En photo, t’es obligé de faire un livre. Mais je n’en ai toujours pas fait.
J’ai fait deux trois catalogues, j’ai fait des choses, mais qui ne sont pas de vrais livres. Enfin, dans le sens où on l’entend dans l’édition, dans le livre photo.
Je suis en train d’en préparer un, c’est très long à faire. D’abord, j’ai fait un truc de 1 300 pages, enfin…, un truc de délire, où je raconte sur 130 pages, j’écris toute ma vie et tout.
Et puis en fait, ça faisait un peu portfolio, un peu le mec qui se raconte. Non, on s’en fout de ça, ou de ça.

Bon, il y a des choses, par rapport à la découverte de « En l’état », c’est bien. J’ai mis trop d’images, donc là j’ai réduit, et j’ai 20 textes, d’autres personnes, des gens qui m’ont soutenu. Ou des petites phrases, ou des trucs, des fragments. Donc ça va être un peu mon truc.

J’ai tout réduit, j’ai parlé moins de moi, surtout des images, et ça, c’est très important. Mais je ne suis pas graphiste. Évidemment, j’ai un graphiste, et puis j’ai un éditeur, avec qui on échange, mais le graphiste est essentiel.
J’ai Photoshop et Indesign, pour parler de logiciels connus, il y en a bien d’autres. Je suis graphiste, je suis photographe, j’ai un appareil photo.
Je pense que photographe c’est un vrai métier et graphiste aussi. Moi je suis incapable de faire… C’est comme musicien, je n’ai aucune oreille. C’est peut-être encore plus complexe la musique.

Bon, comment me viennent les idées ? C’est en fonction du contexte, évidemment.

Par exemple, j’avais été invité pour un travail qui s’appelait…, enfin, dans un truc, c’était génial parce que c’était un musée à ciel ouvert, Open Sky Museum, ça s’appelait. Donc là, j’ai mis – parce que c’est fait pour rester quelques années, comme ça, dehors, en plein extérieur. C’était ouvert à tout vent. Tout le monde pouvait y aller.
Donc, comme il n’y avait pas de toit, c’est pareil, il pleuvait et tout, donc j’ai mis des affiches. Parce que j’ai toujours aimé l’affiche puisque je fais de la photo de rue, j’ai toujours rêvé de rendre à la rue ce qui est à la rue. Le système de l’affiche, mettre sur l’affichage public mes images. Ça, c’est un vieux rêve.
Et donc, là, c’était bien. C’était pas dans la rue, mais c’était un espace comme ça complètement ouvert.

Là, le thème qu’on m’avait un peu imposé, c’était l’eau. La nébulosité, donc l’eau sous forme de vapeur, sous forme de nuages, sous forme de brouillard, sous forme de fleuve, sous forme de gouttelettes, tout, l’eau, la glace, etc., la neige, tout. L’eau dans le verre, l’eau dans un verre, pourquoi pas ?
Et donc, j’ai fait un nuage. Je faisais plus ou moins un nuage, c’est pas un vrai nuage, tu vois. Mais c’est vrai qu’on dirait un peu un poisson. Après, je me suis dit, c’est pas grave.


Mais comme ça, j’ai collé les images un peu les unes sur les autres, et c’était bien parce que ça a donné un peu de profondeur. Et puis comme ça je mangeais un peu les cadres, tout ce qui était un peu…

Parce qu’il y a une école de la rigueur, en image. Que je devrais peut-être suivre un peu plus. C’est-à-dire qu’il faut être attentif au cadre. C’est vrai que quand tu vends à des collectionneurs, faut pas délirer avec ça.

Au tirage… On fait encore du tirage lambda, enfin du tirage argentique. Même si c’est de la projection numérique… Oh, il y a encore un peu de projection, de vraie projection. Mais c’est quand même du pixel, à l’origine, mais c’est toujours le procédé chimique.
Et donc, cette idée, là, de nuage, ou alors de…

En fait, ça dépend vraiment du contexte, ça peut être des projections, aussi. Parce que, en fait, c’est aussi lié, curieusement, mais véritablement, à l’économie.
Comme tout aujourd’hui.

C’est-à-dire que l’exposition, aussi, tu t’adaptes. On te dit : j’ai tant de budget ; on te dit : je ne peux pas faire 50 tirages encadrés ; je ne peux pas…
Alors c’est aussi à toi de trouver l’idée. Comme la photographie c’est lié à l’espace, il faut que, on te présente l’espace, ensuite tu t’adaptes à l’espace.
Ce n’est pas l’espace qui va s’adapter à ton travail, parce que tu ne vas pas repousser les murs et dire : bon, ben là, le mur du château de 90 cm, il faudrait le détruire pour que mes photos aient plus de lumière. Euh… non, non.

C’est à toi de voir, il y a vraiment toutes sortes de contraintes énormes. Il y a aussi la lumière. La lumière, comme on le disait à un repas hier, j’étais à un dîner, on me disait : une personne était dans une expo et donc il regarde une photo, et en fait, il voit l’ombre de sa tête. Parce que l’éclairage était – pourtant un truc pro, hein –, l’éclairage était tellement mal fait qu’il y avait l’ombre de son visage. Enfin, pas de son visage ; déjà qu’il y ait son reflet, souvent, mais l’ombre de sa tête sur le tirage !
Donc pour voir…

Donc, après, ce sont des idées en fonction de ce que tu as fait, aussi, si c’est du paysage, enfin…

Et puis, par exemple, là, au château des Ducs de Bretagne, en ce moment à Nantes, c’était 11 panneaux de 2×3 mètres. C’est ça la contrainte.
Donc j’ai plus de 200 images, mais j’ai donc fait des jeux de…, comme des mosaïques, des jeux et des circulations.
Et donc comme il y a 2, 3, 4, 2 – ça fait bien 11 ? –, donc les 2 se touchent, les 3 se touchent, les 4, j’ai fait des circulations, même si j’ai mis une marge, quand même, qu’il y ait une indépendance de chaque tableau, mais qu’en même temps il y ait une fluidité, c’est-à-dire un mouvement.

Parce que, autant j’ai fait des choses un peu comme au 19e, les cabinets de curiosité, plein de petites images, des grandes, des petites, comme ça, un peu en bordel, en bazar complet, autant je fais des choses en lignes très rigoureuses.
Je ne suis pas très adepte, quand même, de la ligne rigoureuse, sauf si ça a un sens, un truc un peu patrimonial, tu vois. Tu vas à telle fondation, tu es là, tu as 30 tirages, pam, le même…


Les Américains, ça se comprend. Dans cette idée, évidemment.
Mais des fois, c’est pour moi un peu ennuyeux, mais bon, ça, c’est juste un point de vue. C’est pas du tout…
J’aime bien qu’il y ait plein de choses qui se passent.
Voilà, je ne sais pas si ça te convient.

Laurent : Si, ben, si. On voit, au final, que la manière dont tu vas le faire, ça dépend déjà des contraintes que tu as, parce que le lieu est comme il est, et la lumière qui est comme elle est, et le budget qui est comme il est. Et puis aussi du sens du travail.
Comme tu disais, pour l’eau, tu fais un nuage.
Et c’est des choses, j’imagine que, en premier lieu, tu vas sur place voir comment c’est, parce que forcément c’est un peu obligé.

Franck : Ah oui. Tu connais toujours l’endroit où tu exposes.

Laurent : Et ensuite… Et en général, ça t’est venu rapidement, ou alors des fois ça met du temps avant que tu trouves ?

Franck : C’est assez rapide, en général. Mais il y a aussi des discussions – j’oubliais de le préciser – avec les commissaires d’expo. Enfin, les personnes qui t’invitent, le directeur de centre d’art, qui est souvent le commissaire, les contraintes techniques avec le régisseur, dans l’espace.
Tu as aussi, quand même, des échanges. Voilà. Comme j’ai des échanges avec les personnes de la Quinzaine, ma dernière expo, tu as vraiment tout un échange avec eux.
Et ils peuvent t’apporter des idées, aussi. Te dire : tiens, ça, non, ça, c’est…
Voilà. Peut-être que ce serait mieux… Ah oui, tu as raison… Après ça te fait penser à autre chose.

En fait, ce n’est pas un truc : Ah ouais, c’est bon ! Ce n’est pas forcément… Ça arrive, mais c’est pas « Oh ouais, c’est bon ! C’est génial, ça y est, j’ai l’idée ! »
C’est pas ça. Mais c’est aussi des discussions avec la personne avec qui je vis. Des échanges qui m’ont beaucoup aidé.
Ma femme, je devrais dire.
Si tu veux, les femmes sont derrière tous les artistes. Je veux dire, combien de femmes ont fait les artistes ? On le sait, quoi.

Il y a des couples… Eams. Les Eams, justement.
Charles et Ray Eams, il me semble, tu as Perriand et Le Corbusier. Mais qui on met toujours en avant, généralement, à cette époque, c’est un peu l’homme.
Mais des fois aussi, tu as des couples d’artistes qui vont ensemble, et tu as des artistes aussi qui vivent avec des personnes qui ne sont pas artistes, mais, je veux dire, le soutien. Moi je suis toujours en voyage, etc., le soutien de l’autre, et puis les discussions : tiens, qu’est-ce que tu en penses ?
L’échange avec la personne qui te connaît le plus. Parce que, moi, elle est là depuis – même avant. C’est-à-dire, avant, elle était aux Beaux-Arts avec moi, avant la chute et après la chute. Et on est toujours ensemble. Donc c’est aussi une histoire d’amour, de la photographie, une histoire d’amour avec quelqu’un qui te soutient et qui, il faut le reconnaître, qui te donne des idées aussi.
C’est aussi ça. Je ne vais pas être un menteur. C’est vrai que si elle avait pas été là, des fois…

Laurent : Oui, ça fait du bien de l’entendre, parce que…

Franck : Notamment à Vassivière-en-Limousin, je veux dire, l’idée elle vient d’elle au début.

Comment se porte le monde de la photographie d’art aujourd’hui ?

Laurent : Et du coup, ma question suivante, c’est : bon, tu as fait les Beaux-Arts, tu fais de la photographie depuis longtemps, tu es relativement connu dans le milieu de l’art, puisque tu fais des résidences, tu as fait pas mal d’expositions, etc.
Du coup, j’ai envie un peu de te faire parler sur comment se porte le monde de la photographie d’art aujourd’hui, et comment ça a évolué. Parce que, toi, tu l’as vu évoluer, parce que la situation aujourd’hui, c’est bien, mais faire un peu l’historique.

Franck : C’est intéressant.

Laurent : Et aussi, pour quelqu’un qui voudrait « faire son trou » aujourd’hui, est-ce que c’est plus dur ? Est-ce que c’est plus simple ? Qu’est-ce qu’il y a de différent ? Quelles sont les réalités ?

Franck : C’est très compliqué.

Laurent : Oui, je pense que c’est intéressant d’en parler.

Franck : Oui, en fait, tout ça est très compliqué. Bon, déjà, je n’ai pas toutes les données, ça, c’est bien évident.
Deuxièmement, j’ai des ouï-dire, des choses… Il paraît que, par exemple, des gens qui sortent de l’école d’Arles, aujourd’hui, sont des gens qui sont des… qui partent très vite très loin. Genre en Chine ou ailleurs. Qui sont très vite demandés.
On n’est plus, aujourd’hui, en fait, dans quelque chose où on voyage plus vite, on part plus vite. Même si la France a un côté quand même, où on reste enfermé, c’est très dur. Il y a beaucoup plus d’artistes étrangers qui ont la facilité de venir en France, que de Français qui sont connus ou qui exposent à l’étranger.
Je ne dis pas qu’on doit forcément faire une école de photographie ou d’art pour être photographe. On peut être complètement autodidacte.
Parce que, en fait, le problème aussi de l’école, c’est que ça peut formater.
Il y a quand même, des fois, des choses dans l’école d’Arles, des choses qui se ressemblent. Mais moi, mon travail ressemble aussi à des choses, donc.

Après, comment on peut se démarquer, comment on peut réussir, tu voudrais savoir ?

Parce que le monde de l’art, c’est très simple. Il y a des photographes très connus, c’est des réseaux, en fait. Il faut aller voir les gens, c’est toujours la même chose, il faut leur montrer ton travail, peut-être une personne va dire « oh, c’est super, j’aime bien… Va voir untel ».

En fait, en France, ça va marcher énormément comme ça. Il faut se construire des réseaux.
Il ne faut surtout pas être trop timide – c’est bien de l’être, mais il faut surtout aller vers les autres, montrer son travail, ne pas hésiter. Et à chaque fois que ça se passe mal, eh bien, se dire que ça se passera bien la prochaine fois.
Mais si ça se passe mal celle d’après, faut dire que ça se passera bien… Il ne faut jamais lâcher !
Moi, j’ai jamais lâché. Maintenant, vu mon âge, je crois que… ça va être dur. C’est dur de lâcher.
C’est ça, il faut se construire des réseaux, il faut voyager, je pense. Il ne faut pas forcément faire des photos de voyage. Parce que moi, par exemple, la photo de voyage, ça ne m’intéresse pas.
C’est-à-dire que je suis anti – anti entre guillemets, parce que, forcément, c’est provoquer, chez moi, comme chez tout le monde, l’exotisme. C’est l’idée évidente.
C’est l’idée de l’exotisme. Alors, c’est simple, tu arrives dans un endroit, tu arrives à New York, tu vois, les gratte-ciel, clic-clac, c’est beau les gratte-ciel. Tu arrives au Pôle Nord, tu vois des igloos, allez… Quoique, il ne doit plus y en avoir beaucoup des igloos, mais c’était juste pour l’idée du cliché. Oh, les igloos !
Tu vas, je ne sais pas, en Inde : Oh, le Taj Mahal ! Tu vois ?
Tu vas à Paris : Oh, le Louvre ! La tour Eiffel !

Je suis allé à San Francisco, je me suis baladé dans la rue, j’ai fait des photos, et quand je l’ai dit aux autres, on m’a dit : Oh, il était beau le Golden Bridge, le pont rouge ? J’ai dit : Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu.
Et alors, les gens : Quoi ?! Tu l’as pas vu ?! J’ai dit : ouais, en fait je faisais des photos dans la rue, j’y pensais même pas. Je suivais des gens, c’était génial ce que j’ai vécu. Je ne suis pas tombé sur le pont. Si j’étais tombé sur le pont, j’aurais été content, je ne vais pas dire que je n’avais pas envie de le voir, mais en fait je n’étais pas dans ce truc.

Et donc, en fait, quand on arrive dans un endroit, on est tout le temps complètement dans ce truc de l’exotisme. Forcément. Et donc, en fait, il faut essayer – ça, c’est évident pour moi – de regarder les choses comme si on était chez soi.


Et en même temps, à l’inverse, c’est regarder quand on sort de chez soi comme si les choses étaient exotiques. Comme si tu sortais de chez toi.
C’est un peu dur, j’avoue, mais comme si tu étais en Chine, presque. C’est-à-dire que tu t’ouvres au monde et tu te regardes. Mais en fait, en même temps, le problème c’est que tu…

Enfin, je dis, mais je me dis forcément, je dis qu’il faut s’ouvrir au monde, tout ça, mais tout ça, en même temps, on se formate, on se conditionne soi-même à un regard, à une certaine forme de regard.
Donc en même temps il y a des choses qu’on rate. Eh oui, parce qu’on a choisi de voir ce genre d’événement, ce genre de chose, donc tout ça est extrêmement complexe.

Et quant à réussir dans la photographie, moi, j’ai aucun…, moi, la seule manière pour moi de faire quelque chose, c’est de continuer.
Et si tu vois tu apprends des choses, tu vois si c’est viable, en rencontrant des gens.
Ah, si tout le monde te dit que c’est de la merde, ça ne veut pas dire que c’est de la merde.
Enfin, qui a le droit de – après, de ne pas toucher, oui –, qui a le droit, finalement, d’être juge ? Même s’il y a quand même des trucs.

Moi, je me souviens, parce que j’étais en troisième ou quatrième année, j’ai assisté à un concours des Beaux-Arts. À l’époque on avait le droit. En tant qu’étudiant, il y avait des premières années, des futurs, des gens qui passaient le concours – parce que c’est sur concours les Beaux-Arts.
J’ai vu un type qui est arrivé avec un petit carton à dessins, et il avait montré des décalquages d’Astérix et Obélix, Lucky Luke, etc., et puis c’est tout. J’étais hyper mal pour lui.
Mais, par contre, s’il était arrivé et qu’il avait sorti un super discours genre sur le pop art, que c’était du pop art, mais à la française, avec toute l’école belge, Tintin, belge et française, tout un discours, peut-être que ça aurait marché juste avec 20 planches.
Mais non, c’était juste… Et j’étais. Ça m’a fait mal parce que ce type, cette personne était convaincu quelque part qu’il y avait quelque chose de beau. Dans cette histoire. De valable. Mais évidemment qu’il ne pouvait pas toucher des profs aguerris, des « guerriers de l’art », des gens qui sont dans ce milieu.

Je me souviens d’une question à un concours des Beaux-Arts, à mon concours, celui que j’ai passé. Soudain on m’a dit : qu’est-ce que l’art ? J’avais 18 ans.
Qu’est-ce que l’art ? Je ne me souviens plus ce que j’ai répondu, j’ai dû bien répondre, j’ai été accepté.
Qu’est-ce que l’art ? Quand tu as 18 ans, qu’on te pose cette question.
Philosophiquement, c’est passionnant

Laurent : Oui, c’est passionnant. La réponse est… c’est difficile de répondre simplement à ça.

Franck : Oui, en plus tu dois répondre en 20 minutes. Ou une demi-heure.

Faut-il passer par une école d’art pour percer ?

Laurent : Oui, et puis quand tu as 18 ans, tu ne sais déjà pas trop qui tu es toi-même, donc l’art, c’est encore autre chose.

Et du coup, j’ai juste envie de détendre un peu cette histoire de, on parlait des écoles d’art, etc., moi j’ai remarqué que dans les festivals de photographie un peu significatifs en France, les jeunes photographes qui sont exposés sont très très très majoritairement issus d’écoles d’art. Pour une bonne partie françaises, pas toutes, mais quand même. Et j’ai quasiment jamais vu quelqu’un qui avait un parcours, au final, d’amateur et le gars est arrivé, il a montré son taf et il n’a peut-être pas fait d’école d’art, mais en fait ils ont dit : c’est bien, on va t’exposer.
J’ai quasiment pas vu ça. Après, je ne dis pas que j’ai vu de manière exhaustive tout ce qu’il y avait, mais en tout cas, c’est plus ou moins l’impression que ça donne. Et en tout cas, si c’est présent, c’est en très petite minorité.
Est-ce que tu as l’impression qu’être passé par une école d’art, pour être un peu visible dans le milieu, c’est de l’ordre du quasi obligatoire, aujourd’hui en tout cas ? Pour les jeunes photographes.

Franck : Je ne sais pas du tout. Mais il y a des lectures de portfolio, déjà, qui sont gratuites. Il y en a de plus en plus qui sont payantes, malheureusement.
Il y a des concours. Moi, je ne crois pas aux concours. Parce que c’est complètement subjectif. Ça dépend du jury, et tout ça.

Ensuite, justement, les personnes qui sortent des écoles d’art ont déjà un réseau. Ont déjà une culture. Donc ils sont déjà allés voir telle expo, telle expo, telle expo, ils connaissent peut-être déjà tel galeriste qu’ils ont rencontré lors de tel vernissage ou tel repas, etc.
Un de leurs profs adore leur boulot donc leur a dit : va voir Untel. Et le Untel a dit : C’est vrai que c’est super, va voir une tierce personne. Et voilà. Et du coup, ils se construisent comme ça.
Et il n’y a pas de la place pour tout le monde. Il ne peut pas y avoir un million d’expos de photographie par mois en France. Donc c’est de plus en plus difficile.

Avant 2000, être artiste, c’était encore limite. Après, le Palais de Tokyo, moi j’ai toujours eu cette théorie, tu arrivais il y avait 16 000 personnes, 15 000 gamins et 1 000 personnes de l’art à un vernissage géant. Parce que c’était devenu Shinning.

Et il y a aussi, évidemment, un truc économique. Il ne faut pas se leurrer, il y a certains artistes qui réussissent parce que, je pense, ils font un bon travail, ça, c’est clair, mais c’est aussi parce qu’ils ont des parents qui ont des millions derrière.
Et qui ont déjà un réseau.
Donc vraiment, tout ça, il n’y a pas vraiment de règles.
Moi, je l’ai montré mon travail. Et on m’a dit, pareil, on m’a dit : va voir Untel, va voir Untel. J’ai commencé assez tôt. À 16 ans j’ai commencé mon réseau.

Laurent : Oui, ce que j’entends, c’est que le réseau, c’est vraiment fondamental.

Franck : Pour moi, c’est fondamental.
Ensuite, aussi, tu fais des expos, tu rencontres d’autres gens, qui te…, voilà, c’est comme ça.
Moi, à la fin, je rencontrais des gens, j’étais complètement étonné qu’ils aiment mon travail. Jamais j’aurais imaginé, quand j’étais gamin… Comme Depardon. J’étais halluciné. J’avais 34 ans, c’était pas si vieux que ça.
Moi j’espérais, évidemment, je rêvais d’Arles, j’aurais peut-être 60 ans. Si ça arrivait une fois. Et en fait, j’ai exposé deux fois à Arles.
Une fois comme ça, et une fois avec un collectif qu’on avait créé avec plusieurs photographes, en 2010.

Et j’ai exposé un autre travail sur mon grand-père. Pas « En l’état », la première fois c’était « En l’état », sur mon grand-père.
Parce que je pense que c’est lui qui m’a appris à regarder. Le monde.
En fait, il avait une espèce de regard, c’était… il regardait d’une autre manière.

Laurent : C’est intéressant. Meyerowitz a dit plusieurs fois que son père, quand il était gamin, lui avait beaucoup appris à regarder, parce qu’ils se baladaient dans la rue et il lui montrait des situations, il avait tendance à mettre en valeur. Regarde ça, c’est incroyable.

Franck : C’est exactement ce que je fais à mes enfants, et maintenant, il me dit : Ah, Papa, regarde ça ! Eh oui.

Et d’ailleurs, à ce propos-là, ça, c’est toujours intéressant sur le regard, c’est que souvent on me dit, après avoir vu mes images ou mon travail, on me dit : j’ai vu une photo de toi.
Moi, j’adore ! Ça me touche, mais ils ont vu une situation que j’aurais pu photographier. Mais ce n’est pas une photo de moi. Parce que je ne l’ai pas prise. Mais c’est étonnant. Donc, en fait, je conditionne à mon tour leur regard.

Laurent : C’est très intéressant ça.

Franck : Ça, c’est sûr, intéressant.
Et on me l’a dit beaucoup de fois.
Et donc, on m’a décrit les situations. J’ai envie de faire un livre qui se serait appelé « Sans images ». Cent/sans. Donc 100 images dans… Donc 100 descriptions, 100 personnes qui m’auraient écrit, les photos de moi qu’ils ont vues que je n’ai pas faites, donc qui ne sont pas les miennes. Intéressant !

LE conseil

Laurent : Je vais terminer. J’ai une dernière question que, à mon avis, je vais poser à à peu près tout le monde. Sur Apprendre la Photo, comme tu le sais, j’essaie toujours de relier à la pratique des gens, parce que mon but, c’est que derrière, pas juste qu’ils regardent, parce que c’est cool de s’informer et d’écouter des photographes parler, mais l’idée c’est aussi qu’ils sortent avec un appareil, derrière, et que peut-être ça les nourrisse un petit peu.

Franck : Ben je l’espère.

Laurent : Et je pense que ça va les nourrir. Mais il y a toujours ma dernière question, c’est… c’est toujours une question un peu difficile, je pense, mais si tu avais un conseil à donner aux gens, évidemment ça dépend de leur objectif, j’en ai bien conscience, mais si tu avais, on va dire, une chose – et je pense à une autre manière de la formuler, cette question : quelle est, pour toi, la chose où vraiment – bon, il y a eu ton accident qui a été…, mais quelle est la chose, on va dire, que tu as réalisée et qui vraiment a changé ta pratique photo pour le meilleur ? Tu vois, est-ce qu’il y a une chose qui fait que ça a changé ton art, en fait ?

Franck : Ça ne peut être que mon accident, ça.

Laurent : Ça ne peut être que ton accident.

Franck : Ben, c’est-à-dire que depuis assez petit, tout petit, je voulais être artiste. Et c’est vrai que quand j’étais sur mon lit d’hôpital, j’avais fait les Beaux-Arts, j’avais réussi à avoir le concours, j’avais fait Lettres et Arts plastiques avant, j’ai mes parents, j’ai toujours voulu faire artiste. Mes parents m’ont toujours soutenu. La chance ! J’ai connu des gens qui voulaient être artistes, qui étaient aux Beaux-Arts, leurs parents ne voulaient surtout pas.
J’ai eu cette chance de soutien, et quand j’étais sur mon lit d’hôpital, je me disais : mais, qu’est-ce que tu voulais faire ? Tu voulais être artiste. Mais alors, qu’est-ce que tu attends, connard ? Je ne sais pas si je l’ai formulé comme ça, mais c’était un peu ça. C’est BAM !

Donc, le truc, c’est – moi, c’est mon accident –, mais le truc, c’est de ne jamais lâcher.
Parce que, des fois, on souffre – moi je suis un peu à l’affectif, un peu beaucoup, même, je suis en empathie –, des fois on se prend des claques monstrueuses.
C’est vrai que j’ai connu des gens qui ont baissé les bras. Il y a aussi l’aspect financier qui est dur. L’aspect financier est très très difficile. Parfois on galère. Parce qu’en plus, il y a toute cette économie. C’est-à-dire que, là, par exemple, je suis en résidence et j’ai toujours pas de contrat ! Je le leur ai dit je ne sais pas combien de fois. Ils sont adorables, hein. Je n’ai toujours pas de contrat, je ne sais pas si je devrais le dire, parce que normalement, c’est pas terrible. Donc je n’ai rien touché, j’ai tout avancé – le train, la nourriture, machin –, et moi je n’ai pas de trésorerie, franchement, je suis artiste et mes parents ne sont pas riches.
Et donc, comment tu fais ? Il faut essayer de trouver un équilibre, en fait, parce qu’on peut très bien être artiste et avoir un autre boulot, être chef d’entreprise comme François Morellet, qui gardait l’entreprise familiale, il n’avait pas de problème d’argent, mais c’est un mec super avec plein d’humour.
Voilà, faut faire attention. J’ai un peu digressé par rapport à la question, mais, voilà.
Après, quand tu bosses avec des gens, des fois, tu es payé deux mois après ! Des fois plus.
Des fois, ça va, mais des fois…
Tous les artistes connaissent ça : ils doivent appeler et pleurer, pleurer, pleurer. Enfin, on ne pleure pas vraiment, mais. « Ouais ouais, OK, j’y pense. »

Deux semaines plus tard…
« Oh, excuse-moi, je t’ai oublié parce que j’avais plein de trucs à faire. » Tout le monde a plein de trucs à faire.
Mais ça, c’est un peu systématique, donc c’est un peu difficile. Il faut se protéger, donc il ne faut jamais lâcher.

Il faut fêter évidemment les choses qui se passent bien, il faut aussi fêter les victoires… pardon, les défaites. Pardon, il faut fêter les victoires, mais fêter les défaites aussi. Parce que, les défaites, ça apporte toujours de l’expérience, ça apporte toujours quelque chose.
On voit ce qu’on a mal fait, ou pourquoi. Ou des fois, on ne comprend pas…

Des fois, il y a aussi des trucs entre les gens, il y a des gens qui ne me supportent pas, il y en a d’autres que je ne supporte pas. Il y a aussi des choses qui sont tout à fait humaines et tout à fait normales.
Il y a des gens qui ne m’exposeront jamais parce qu’ils ne me supportent pas. Il y a des gens qui me prennent pour un idiot, il y a des gens qui me prennent pour quelqu’un d’intelligent, je ne sais absolument pas pourquoi.

Je ne sais pas, je ne vais pas me prendre la tête. Il y a des gens qui me touchent, enfin, ça va, c’est.
C’est juste le seul conseil, vraiment, c’est continuez. Après, le déclenchement, ce qui déclenche le fait qu’on veuille faire quelque chose, chaque déclenchement est différent. Je pense. Chaque déclenchement est dû à soi-même et à tout ce qui est extérieur. Comme l’image : déclenchement. Voilà.

Laurent : Je pense que c’est une belle conclusion. Franck, merci beaucoup de cette discussion. C’était très intéressant et à mon avis ça va beaucoup…

Franck : J’espère. J’ai fait ce que j’ai pu.

Laurent : En tout cas, moi, ça m’a beaucoup intéressé, donc je pense que ça intéressera plein de gens.
Évidemment, là, pendant la vidéo, j’ai peut-être mis quelques images de temps en temps pour illustrer un point, mais c’est une toute petite partie

Franck : Tout le temps, s’il te plaît, j’ai pas envie qu’on voie ma tête.

Laurent : Ce sera un diaporama

Franck : un diaporama, si t’as pas assez d’images, je t’envoie tout ce que tu veux. Tu me dis : 1 000, 2000, OK, j’envoie tout.

Laurent : Donc, si on veut voir ton travail, je vais mettre ton site web dans la description, évidemment. En ce moment, tu es exposé, rappelle-moi.

Franck : Au château des Ducs de Bretagne à Nantes, jusqu’au 3 novembre.

Laurent : Jusqu’au 3 novembre, donc si vous êtes dans le coin, allez-y.

Franck : Et ensuite, j’exposerai à Vitry-sur-Seine, ce sera janvier-février je n’ai pas encore les dates.
Et ensuite, il y aura mon livre. Mon livre va arriver. Enfin !

Laurent : 2020 ?

Franck : Je pense, oui. C’est bien parti pour.

Laurent : OK, ça marche. Super. Écoute, merci pour tout.
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Et si vous êtes encore là, normalement, c’est que vous avez bien aimé.
Et puis si jamais vous découvrez la chaîne avec cette vidéo, on ne sait jamais, eh bien, pensez à vous abonner et à cliquer sur la cloche juste en dessous pour ne pas rater les prochaines interviews, parce qu’il y en a d’autres qui arrivent, évidemment.
Voilà, je vous dis à plus dans la prochaine vidéo, et d’ici là, à bientôt, et bonnes photos !

Le site de Franck : http://www.franckgerard.eu/

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