(Précision : ceci est un article invité plein de bonnes questions écrit par Thomas Hammoudi, c’est donc lui qui s’exprime dans cet article 😉 )

Introduction

Comme qui dirait, il n’y a de bons remèdes que ceux que l’on ose s’appliquer à soi-même, je vais donc commencer par répondre à ma propre question : qu’est-ce que je fais là ?

Je m’appelle Thomas Hammoudi, j’ai 27 ans, je suis un photographe basé à Rouen, j’ai ouvert un blog pour accompagner ma pratique. Je l’ai commencé dans l’esprit du sens originel que porte le mot : web-log, soit, pour les moins anglophones de la foule : un journal en ligne. Mais un journal de quoi ? Quand j’ai commencé la photographie, j’ai fait les choses dans l’ordre, j’ai commencé par lire de nombreux ouvrages sur le sujet (tous sont dans ma bibliographie) et par construire mon propre raisonnement et l’analyse de ce que pouvait être ce champ artistique. Et ma tête ayant un espace de stockage limité en idées, j’ai commencé à rédiger ce blog pour garder une trace, et y faire de la place pour y mettre la suite. Mon blog, c’est un peu l’équivalent d’Aurillac sur la carte de France… Du coup, quand Laurent l’a découvert,  l’a apprécié, et a décidé de me laisser carte blanche pour un article ici, je n’ai pas pu résister. 🙂

Je vais jouer la transparence avec vous (ce qui va devenir de plus en plus rare en cette année d’élection présidentielle, profitez-en !). Comme je viens de vous l’expliquer, mon blog est une sorte de carnet de voyage”, et j’aurais eu l’impression d’en arracher une page en écrivant un article complet (comme je les conçois) sur apprendre-la-photo. Finalement, je me suis dit qu’avec un peu d’audace, on pourrait rendre les choses tout aussi intéressantes ; ainsi, ma contribution au blog de Laurent, c’est simplement cette question :

Qu’est-ce que vous faites là ?

PS : je vais sans doute vous bousculer un peu plus que Laurent ne le fait, mais il n’y a aucune mauvaise intention. “Qu’est-ce que tu fais là ?” ça doit être la phrase que je dis le plus à ma chatte, et elle s’en porte très bien. Sur ces douces paroles, démarrons.

Miha - T. Hammoudi
Voyez comme elle a l’air perturbée…

Et là vous vous dites : “Quoi ? Tout ça pour ça ?! C’est facile… Je suis là pour…”

“Apprendre la photo”

Alors, ça paraît tellement évident que ça donne l’impression d’enfoncer des portes ouvertes à la vitesse d’Usain Bolt. Donc on va tout de suite couper court à cette possible piste, pour la simple et bonne raison que l’on apprend les choses parce que l’on a un but. Par exemple, vous n’avez pas passé le permis pour le plaisir de maîtriser une voiture (personne ne supporterait l’apprentissage désuet et rébarbatif du Code de la route juste pour ça). Vous l’avez fait parce que vous en aviez besoin pour travailler, voyager, ou autre.

Et soyons honnêtes, comme le disait Laurent dans cette vidéo, dans la technique photographique, il n’y a rien de vraiment très compliqué à maîtriser. Là où d’autres disciplines artistiques demandent plusieurs années de pratique avant de produire un résultat satisfaisant (essayez de danser un ballet…), la technique photographique s’apprend en quelques mois. Depuis ses débuts elle ne se résume qu’à trois paramètres, dont tous les autres découlent : ouverture, vitesse d’obturation et sensibilité ISO. En comprenant ces bases et en pratiquant un peu, vous pouvez arriver rapidement à des résultats très corrects, techniquement.

Il n’y a donc aucun intérêt à apprendre la photo (sous-entendu “apprendre la technique photo”) si vous n’avez pas une idée de quoi en faire. Du coup, si vous êtes là pour ça, vous comptez en faire quoi, de ces connaissances ?

“Faire de belles images”

Alors, pour la faire courte, il n’est pas possible d’avoir pour but de faire de belles images, du moins, ce n’est pas une position défendable logiquement. Bon, là ça va se corser un peu, et comme chaque chose qui se corse, on va faire appel à un allemand, j’ai nommé : Emmanuel Kant (“Manu” pour les intimes).

Comme je le dis dans cet article, il n’y a pas d’intérêt à chercher le beau dans l’art, du moins dans son acception générale =  ce qui plaît à la masse. Principalement parce que la notion « communément » admise de ce qui est beau se périme avec le temps, et que cela reviendrait donc à courir après lui. De plus, définir la beauté est un exercice périlleux, comme le dit Rothko. La beauté est une exaltation provoquée par un (ou plusieurs) stimulus, exaltation composée d’une sensation (“c’est beau“), d’un sentiment (la joie/tristesse/mélancolie, etc.), et d’une approbation intellectuelle (“cette œuvre est bien composée“) dans son état le plus haut. Sachant que l’on peut trouver le fait de devenir parents, comme un coucher de soleil, beau, que le spectre des stimuli provoqués par ces événements est extrêmement large, définir le beau s’avère complexe.

Emmanuel Kant , dit « German Swaggy Boy »
Emmanuel Kant , dit « German Swaggy Boy »
Kant, énonce 4 principes dans sa Critique de la faculté de juger, et c’est la deuxième qui va nous intéresser aujourd’hui. Il déclare :

Est beau ce qui plaît universellement et sans concept.

Kant.

La dernière partie de la phrase étant sans doute la plus importante : on ne peut conceptualiser le beau. C’est-à-dire que l’on ne peut pas expliquer ce que l’on trouve beau dans quelque chose ; pour reprendre nos exemples : il n’est pas pas possible d’expliquer ce que l’on trouve beau dans un coucher de soleil, d’en faire un concept, et de retrouver exactement le même dans la naissance d’un enfant, ou une ballade de Chopin. Enfin, quand je dis que ça n’est pas possible, disons juste que si vous y arrivez, pensez à prévenir la communauté philosophique, elle en sera très heureuse.

La première partie de la phrase, résumée grossièrement (elle se comprend mieux quand on lit les 3 autres), dit juste que le beau plaît universellement, du moins, tend vers cela. Et, qu’ainsi, quelque chose qui ne plaît qu’à vous ne peut être beau.

Ramené à nos préoccupations photographiques, cela signifie donc, pour enfoncer le clou tel Ponce Pilate, que vous ne pouvez pas dire “Je veux produire de belles images”, cela restera un vœu pieux, car vous chercheriez à appliquer un concept qui n’existe pas. Et c’est même totalement logique : si on avait la recette du beau, ça fait longtemps qu’on l’appliquerait à tort et à travers. Nous avons seulement celle, plus ou moins fiable, de ce qui plaît, mais c’est une autre affaire…

Mais pas de panique, de nombreux photographes s’en sortent très bien sans cette quête impossible. Comme William Eggleston, un pilier de la photographie contemporaine. Il s’intéresse au banal, qu’il photographie sans cesse depuis les années 60 autour de Memphis. C’est l’un des pionniers de la photographie en couleurs dans le monde de l’art. Et aussi un dandy assez particulier.

Photographie – W. Eggleston

P.S. : si vous voulez un topo complet sur le sujet, tout est dans cet article. Et quand je dis complet, c’est complet.

“Photographier des souvenirs”

Vous commencez à comprendre comment ça marche, et vous devriez déjà voir l’anguille sous la roche. De façon générale, les notions de souvenir et de réalité sont assez peu fiables, et pour la première, je vous renvoie à Bruce qui explique ça bien mieux que je ne pourrais le faire.

Concernant la réalité (dans les arts et particulièrement dans la photographie), sa compréhension a été l’occasion d’une production philosophique des plus conséquentes. Il serait totalement illusoire d’imaginer la résumer ou d’en conclure quelque chose dans le format d’un article, tant le champ est vaste et complexe. Il s’agit d’un sujet dont l’intérêt intellectuel n’égale que l’ampleur. Du coup, afin de rester concret et efficace, tout en titillant la question de la réalité en photographie, on va faire l’inverse, et prendre le parti d’y réfléchir d’un point de vue scientifique. Sortez les blouses blanches, on y va.

P.S. : encore une fois, ce n’est qu’un aperçu, un article complet sur le sujet est à paraître sur le blog.

Ce que capture l’appareil

Votre appareil ne capture qu’une frange de ce que l’on considère comme la réalité. Imaginons que vous êtes en train de photographier une scène, disons, au hasard, une montagne.

Photographie – R. Axelsson

Là, c’est enfin l’heure des mathématiques : imaginons que vous ayez un objectif 11 mm, monté sur un capteur APS-C (vous êtes riche, mais pas trop). Avec cet objectif, vous avec un angle de 104° en largeur, et environ 70° en hauteur (le capteur du format étant 3:2, la hauteur est “moins large”). Du coup, dans un monde qui, lui, n’a pas de limites, vous capturez horizontalement 29% de la scène, et 19% de la scène verticalement (si vous photographiez dans le sens “paysage”). Autant dire que c’est quand même pas beaucoup, sachant que là on a un grand-angle, donc avec un 70 mm, les proportions deviennent ridicules.

Donc, vous découpez le monde à la hache avec votre appareil, mais c’est encore pire si l’on considère cela d’un point de vue temporel : on enregistre l’image en général entre 1/1000e de secondes et 30 secondes. Comparée à l’écoulement infini du temps, la notion de capture de la réalité tombe en chute libre. Même si c’est le propre de la photographie de choisir un instant dans le flux du temps, il faut garder à l’esprit que celui-ci est tellement infime qu’il peut difficilement représenter la “réalité”.

Le cas de l’ingénieur japonais

Toute la joyeuse équipe réunie après la fabrication d’une pomme goût saumon.

L’ingénieur japonais, c’est sans doute la personne que l’on oublie le plus dans tous les débats techniques, et pourtant, il a décidé de tout. On aurait pu prendre un Allemand, mais comme personne n’a les moyens de se payer un Leica, le Japon ça sera très bien.

L’ingénieur japonais, c’est celui qui a conçu les produits que vous utilisez pour faire de la photographie (de l’appareil à l’objectif, en passant par le logiciel de développement/retouche) et son travail n’est pas neutre, loin de là. Il prend plein de décisions, pour répondre à un cahier des charges industriel, et aussi à votre besoin (un peu). Il décide de plein de choses, trop pour les énumérer, mais dont voici un petit florilège :

  • Tout le fonctionnement de votre capteur : sa dynamique (où il peut aller du plus clair au plus sombre), ses couleurs, son nombre de pixels, le nombre de photosites qu’il contient et comment ils sont répartis. Cela a un impact de premier ordre, le capteur étant le premier élément qui permet de passer d’un monde analogique (la lumière est continue) à un monde numérique (la lumière est découpée en valeurs d’un signal numérique, discontinu par définition). Si vous changez ces paramètres, votre capteur capte le monde un peu différemment.
  • La conception de votre objectif : son angle, les détails qu’il va pouvoir reproduire, le contraste, la quantité de lumière qu’il peut envoyer au capteur…
  • Le logiciel interne de votre boîtier : là c’est complètement la fête. Et ça commence même largement avant que la photo ne soit prise : C’est quoi une bonne exposition ? Il est où le sujet ? Je fais la mise au point sur quoi ? C’est net réglé comme ça ? Vraiment net ? ISO 800 et f/2.8 c’est bien ? Ou je mets ISO 1600 et f/4 ? (Bon, allez, on fait ça…) Toute la partie automatisée du boîtier est conçue par l’ingénieur japonais, mais aussi le traitement des images (si vous shootez en JPEG, sinon c’est fait dans…).
  • Le logiciel de post-traitement : cela peut aussi être fait dans le boîtier, mais si vous le faites sur votre logiciel de retouche, le principe est le même. La première partie de ce traitement consiste à vous fournir une image JPEG de visualisation à partir du RAW, et chaque ingénieur a sa recette. On prend les données du fichier RAW et on les  interprète : tel pixel donne telle valeur… “Moi, je dis bleu clair !” / “Non, c’est bleu vert !” J’exagère un peu, mais comparez le travail effectué par deux logiciels différents, vous pourrez le constater vous-même. Ensuite, tous les algorithmes derrière les traitements fonctionnent sur le même principe : balance des blancs, contraste, exposition, correction des défauts de l’objectif. Tous visent une cible (jamais exactement définie de la même manière) avec une façon propre d’y arriver.

Et c’était pareil en argentique, pour le boîtier, comme pour la pellicule. Elle ne pouvait capter que certaines couleurs, et chaque marque avait son rendu (pour notre plus grand bien). Ce qu’il faut retenir, c’est que vous dépendez, pour capturer vos images, de choix industriels antérieurs. Il y a rien de mal là-dedans, il faut juste en avoir conscience : vous capturez un bout de la réalité (si tant est qu’elle existe) avec un produit sur lequel vous n’avez pas totalement la main. Cette capture, passage de l’analogique au digital, étant en partie le fait de décisions antérieures…

Donc pour résumer, notre mémoire est bancale, nos appareils imparfaits et loin d’être neutres, et par-dessus cela nous rajoutons nos choix. Vous pensiez photographier des souvenirs et la réalité ? Vraiment ? Et maintenant ?

Pour conclure cette partie, prenons l’exemple d’Hiroshi Sugimoto (杉本博司 pour les Japonais), un photographe japonais partageant actuellement son temps entre Tokyo et New York. Il est réputé pour son excellente technique photographique, centrée sur l’utilisation du format 8×10 pouces et des expositions extrêmement longues. Les aspects conceptuels et philosophiques de son travail sont tout aussi appréciés. Il est connu principalement pour ses séries sur les cinémas (Theaters, où le temps d’exposition est le temps du film, tels des “portraits de film”) ou celle de poses longues de l’océan au format carré, les Seascapes. Et c’est là que ça coince, il était là, présent (beaucoup plus longtemps qu’on ne l’est pour prendre des portraits, par exemple) quand il a pris ces photographies, mais s’agit-il de souvenirs ? Je vous laisse méditer.

Un des Theaters d’H. Sugimoto
Un des Seascapes d’H. Sugimoto

“Pour le plaisir”

Hum, pourquoi pas. Mais, l’éventail de plaisirs possibles est extrêmement large, pourquoi avoir choisi d’acquérir un matériel coûteux, de consacrer des heures à apprendre à s’en servir, autant à se cultiver, et le triple du tout à pratiquer, alors que d’autres plaisirs sont beaucoup plus immédiats ? Je pense que l’on sera tous d’accord pour dire que le rapport entre investissement fourni et plaisir reçu est très peu intéressant en photographie, surtout quand on compare cela à une bonne bière en terrasse ou à la lecture d’un bon roman (7 €, 7 heures de lecture !).

Donc, pourquoi vous être embêtés à faire ça si vous recherchez le plaisir ?

Conclusion

Vous en avez d’autres ? Non ? Vraiment ? Bon on s’arrête là, alors ? Très bien. Alors, après avoir lu tout ça, qu’est-ce que vous pouvez répondre à cette question : Qu’est-ce que vous faites là ?

Désormais, on se retrouve un peu dans la position de Socrate lorsqu’il énonça : “Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien”. Et croyez-moi, il n’y a pas meilleur endroit pour progresser, meilleur départ pour commencer son “voyage photographique”. Pour illustrer l’idée, on va employer une image de la mythologie judéo-chrétienne qui tombe assez à propos : celle de Moïse et du peuple hébreu qui traversent la mer (on aurait pu prendre la carrière de Florent Pagny, ça marche tout aussi bien).

Yihah ! C’est marée basse !

Au prix d’une aventure à la fois palpitante, riche de rebondissements et de paraboles religieuses, Moïse libère son peuple du joug des Égyptiens. Puis, fuyant lesdits Égyptiens, il traverse la mer (que Dieu, tombant à pic, a au préalable ouverte pour lui, malin) et se retrouve dans le désert. Et là, lui et son peuple, ne trouvant pas la Terre promise, vont errer 40 ans dans le désert. Oui, comme c’est la Bible, c’est toujours 40 ans, ni plus ni moins, la religion est affaire de précision. Au début, le peuple se plaint (comprenez bien que le désert, niveau coolitude on a vu mieux) et se fait petit à petit à sa condition, pour finalement trouver la fameuse Terre promise. Au passage, Moïse meurt juste avant d’y arriver, Dieu ayant apparemment un sens très personnel de l’ironie. En quoi ça nous intéresse ? Eh bien, dans tout changement de paradigme, de façon de faire, de réfléchir, il y a toujours un périple comme celui-là. Vous savez que vous avez de la route à faire, mais le chemin reste obscur, sinueux, et pas forcément le plus rapide. Mais si vous êtes tenaces, vous finirez paper writer tant bien que mal par y arriver.

Qu’est-ce que vous faites là ?

En réalité, il y a une réponse très simple à cette question, une réponse qui vaut bien tout le temps qu’on consacre à cette passion, toutes les heures à lire le boîtier de notre appareil, à se battre avec la technique, l’histoire, la composition. Une raison qui fait que même si on galère parfois, le peu de plaisir que l’on récupère vaut tout le reste. Je suis sûr que vous la trouverez tout seuls. Quoi qu’il en soit, vous êtes entre de bonnes mains, Laurent vous donnera un coup de main au pire.

Et si vous n’y arrivez vraiment pas, ou que vous y arrivez, mais que vous voulez plus, vous savez où me trouver. 🙂

Des bisous chez vous, et prenez des photos.

Et n’oubliez pas de partager l’article ! 🙂

 

 

Thomas Hammoudi
Photographe & Bloggeur invité par Laurent. Tout est là : thomashammoudi.com/a-propos
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