Avoir quelque chose à dire avec Jane Evelyn Atwood – Incroyables Photographes #21



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“Devenir photographe, c’est avoir quelque chose à dire”

Et comme nous allons le voir dans ce nouvel épisode, consacré à Jane Evelyn Atwood, elle en a eu des choses à dire, armée de son appareil. Jane Evelyn Atwood s’est intéressée toute sa carrière aux mondes clos, difficiles d’accès, fermés.

Du coup, on préfère vous prévenir tout de suite : dans cet épisode vous allez voir des choses que vous ne voyez pas habituellement, des images difficiles, parfois crues. Nous n’avons pas souhaité édulcorer cet épisode et présenter une image tronquée de son travail, pour être grand public et faire plaisir aux algorithmes de YouTube. Donc âmes sensibles, s’abstenir.

Introduction

Jane Evelyn Atwood est née en 1947 à New York et a une enfance qui semble plutôt difficile (son père était alcoolique et sa mère peu aimante). Elle a fait ses études dans le Tennessee, l’Illinois et le Massachusetts et a obtenu son diplôme du Bard College en 1970. Pour l’anecdote, c’est là où a aussi enseigné Stephen Shore, auquel on a déjà consacré un épisode. Elle s’intéresse à la photographie après avoir vu une exposition de Diane Arbus, comme elle le déclare elle-même :

« Pourquoi la photographie et pas autre chose ? C’est à cause des photographies de Diane Arbus que j’ai vues aux États-Unis. Je suis allée à cette exposition avec ma sœur, pas pour ses photographies, mais parce qu’on savait que Diane Arbus s’était suicidée. On avait eu un suicide récemment dans la famille, ça nous obsédait (…). Les personnes photographiées par Diane Arbus ne m’ont jamais quittée. »

L’année suivant l’obtention de son diplôme, elle s’installe à Paris, où elle est restée depuis. Elle dit avoir fait une psychanalyse qui débloque sa créativité. Quelques années plus tard, elle achète son premier appareil photographique, en 1975, un Leica sur les conseils de son ami et photographe Leonard Freed. Elle démarre alors son apprentissage.

« Au moment où j’ai réalisé mes premières photos de la rue des Lombards, je suivais des cours de développement et de tirage à l’American Center. Là, quand j’ai vu pour la première fois l’image apparaître dans le bain, je me suis sentie tout de suite accro. »

Les prostituées, rue des Lombards

La rue des Lombards, parlons-en justement.

Quand Jane Evelyn Atwood apprend l’existence de ces prostituées, elle souhaite les connaître, tout simplement. Et la photographie est l’excuse parfaite pour pénétrer dans leur monde. Elle les trouve belles, incroyables. La décrépitude du lieu de l’arrête pas, l’odeur d’urine, la saleté, les traces de cigarettes écrasées sur les murs ne l’empêchent pas de s’intégrer à ce microcosme.
Elle a un peu peur, elle est impressionnée, mais aussi terriblement excitée par ce projet : elle est là où elle veut être, au cœur des interdits.

Elle dit avoir appris la photographie dans cet immeuble, appris à gérer le manque de lumière, à faire avec patience, et à écouter. Ce dernier point étant sans doute aussi important que le fait de regarder dans son travail, elle inclura régulièrement des comptes-rendus d’entretiens dans ses livres.

Elle suit son instinct, mais sait s’arrêter. En travaillant avec respect, empathie, et en refusant les images superficielles, elle réussit à s’intégrer, elle arrive même à photographier ce qui se passe dans les chambres. Elle livre finalement un corpus de photographie brut, rêche, direct et sans fioritures.


Plus qu’un projet photographique décisif dans sa carrière, c’est aussi une véritable leçon de vie. Elle apprend beaucoup sur la nature humaine, les rapports hommes/femmes, l’argent et le manque d’argent, le pouvoir et son absence. Elle gardera de ce projet une profonde amitié avec Blondine, qui lui est encore chère.

« Ma relation avec Blondine c’était une vraie, authentique relation privilégiée, parce que moi j’étais une “cavette”, c’est-à-dire une personne qui n’est pas du milieu de la prostitution, et elle, c’était une pute de bas niveau, une prostituée de la rue. On avait fondé une réelle amitié, basée sur le respect mutuel, c’était inattendu, et ça m’est arrivé une seule fois dans ma vie de photographe. Blondine m’a protégée d’elle-même, elle ne voulait pas venir chez moi, mais je pouvais aller chez elle, dans son monde. Quand je suis devenue un peu connue, elle était très fière de moi, comme si j’étais l’enfant qu’elle n’avait pas pu avoir. »

Ah, et si vous pensez que c’est une époque révolue et qu’on ne peut plus faire ce genre d’images, Jane Evelyn Atwood a un message pour vous :

« J’en ai marre d’entendre dire qu’on ne peut plus faire ceci ou cela. Ce sont des excuses pour finalement ne pas se confronter aux sujets compliqués. Beaucoup de photographes veulent obtenir des résultats trop vite. Ce n’est pas de leur faute, ils sont nés dans un monde où tout se passe “hier”. Avec le numérique, c’est immédiat. »

Les Transsexuels de Pigalle

C’est d’ailleurs une des prostituées, rencontrée dans la rue des Lombards, qui lui conseille de rencontrer Barbara, une transsexuelle de Pigalle. Elle commence à s’intéresser à ce sujet et à photographier cette communauté. Bien qu’elle soit profondément touchée par cette femme, son travail aux Lombards (qu’elle mène en parallèle), lui semble plus important et les photographies que vous venez de voir passent quelques années dans des cartons.


Elles sont retrouvées quelques années après. Elle reprend contact avec Nouja, l’une des transsexuelles rencontrées à l’époque et discute avec elle du quartier : il a changé, cette époque est révolue, et elle sent le besoin et l’utilité de publier ces images.

Ça aboutit au livre Pigalle People, un voyage dans le passé de ce quartier sulfureux, ou à l’époque tout le monde se mélangeait. C’est ce que signifie le titre : la diversité, les trans, mais pas seulement. Les images retranscrivent l’ambiance de ce monde brut, dur, dans lequel évoluaient comme elles le pouvaient ces femmes.

Jean-Louis

Dans les années 80, une nouvelle maladie surgit et tue. L’histoire du SIDA est complexe, politique, sociale, médicale, et surtout, elle est difficile. Le SIDA tue d’abord dans l’indifférence, ce n’est d’abord qu’une maladie d’homosexuels auxquels on ne prête que peu d’attention. D’ailleurs, au sujet de ces premières années, je vous conseille vivement le film 120 battements par minute, très fort et juste, et également Dallas Buyers Club.
Le SIDA fait des ravages, et surtout, il n’a pas de visage. On est 3 ans avant la photo de David Kirby, prise par Therese Frare et utilisée par Benetton ensuite.

C’est là qu’Atwood intervient, elle rencontre Jean-Louis en 1987.

« Avec Jean-Louis, on s’est entendus tout de suite. Mon idée, c’était de photographier sa vie quotidienne, il était malade depuis trois ans et c’était miraculeux qu’il soit encore en vie. »

Elle a voulu photographier ses derniers mois, montrer aux gens qu’on meurt du SIDA, mais qu’on ne l’attrape pas « comme ça ». Elle partage les 4 derniers mois de sa vie. Des images bouleversantes, montrant les ravages de la maladie sur un corps qui se décharne petit à petit, mais qui lutte jusqu’au bout. Pour profiter encore un peu de ses proches qui l’entourent.

Paris Match publiera les photographies en noir et blanc, suivi par Stern, Corriere della Serra et d’autres, montrant ce premier visage du SIDA. Un travail d’utilité publique : dans une exposition ultérieure, Jane Evelyn Atwood partagera la lettre d’une lycéenne de 17 ans qui à l’époque a découvert la maladie grâce à ce reportage et pu informer son lycée. Les services publics étant à l’époque très silencieux dessus. Et Jean-Louis a été heureux et fier de ce reportage, quand il l’a découvert.

Les malvoyants

En 1980, elle remporte le prix prestigieux W. Eugene Smith pour sa série sur les aveugles. Le projet aboutira aussi à un livre Exterieur nuit en 1988, résumant près de 15 ans de travail sur le sujet. Elle a parfois passé près de 10 ans à suivre des centaines de personnes photographiées.

L’idée du projet lui vient en croisant des jeunes gens non voyants, qui prenaient le bus pour se rendre dans une école. Un jour, le bus est là, mais… n’a plus de place, elle se demande alors comment font ces gens pour vivre sans voir. Et la meilleure façon qu’elle a trouvé d’obtenir la réponse est, encore une fois, de se plonger pleinement dans le sujet.

De ce projet, une image reste iconique : celle des jumelles. D’ailleurs, elles ne sont même pas jumelles. Il s’agit en réalité de triplés. Mis dans une couveuse, le trop-plein d’oxygène les a rendues aveugles, mais leur frère a continué à voir. Toujours soudées, habillées pareil, elles sont restées très intégrées à leur famille et se rendaient ponctuellement dans l’institution où Atwood photographiait. C’est, selon elle, sa photographie préférée. Elle est restée proche de la famille, et a d’ailleurs rencontré leur frère lors d’une exposition, où un tirage de 1,80 m sur 90 cm de ses sœurs trônait.

Les prisons

Pour le Bicentenaire de la révolution, en 1989, l’État passe commande de photographies, en laissant carte blanche à des photographes de renoms. Atwood est sélectionnée et choisit la prison.

« Comme il n’était pas question que j’aille photographier des hommes, on m’a proposé d’aller voir des quartiers de femmes, dans une petite maison d’arrêt. Quand j’ai découvert les conditions de vie déplorables, j’étais catastrophée… Des histoires à peine croyables. Là, je deviens vraiment militante. Quand je sortais, je me disais : il faut parler de ça… On n’avait pas non plus de visages de femmes en prison. »

Elle plonge alors dans un monde hors normes, composé à 90 % de femmes emprisonnées pour des délits non violents : chèques sans provision, vol de chéquiers, fausses cartes de crédit, usage ou revente de stupéfiants… Encore une fois, elle s’y investit pleinement.

En 10 ans, elle ira dans près de 40 prisons, des États-Unis à la Russie, et ira même jusqu’à rencontrer des condamnées à mort. Là, il faut s’arrêter deux minutes pour prendre conscience de l’ampleur de la tâche. Vous, derrière l’écran, je ne sais pas quel âge vous avez, j’ai 32 ans. 10 ans, c’est un tiers de ma vie. C’est énorme. Une décennie à aller de prison en prison, écouter, collecter des histoires (tous ces textes seront mis en scène dans une pièce de théâtre en 2019 Too Much Time) , et puis photographier sans relâche la vie dans ces lieux atypiques.

Thomas a été médiateur culturel pour un muséum d’histoire naturelle à la fin de ses études, et a fait une intervention une fois en prison. L’ambiance est lourde, toutes les classes sociales écrasées sur le même plan, on est face à la fin de la société, là où atterrissent ceux qui n’y ont plus leur place. Passer 10 ans à faire ça demande un investissement personnel et une résistance que peu de gens mesurent.

De ce projet, j’ai envie de vous parler de deux images en particulier.

Tout d’abord celle-ci. Atwood dit n’avoir gardé que cette image des 85 qu’elle a prises dans cette prison. Il s’agit d’un couple, qui peut se rencontrer au parloir prévu à cet effet. C’était en effet permis pour les couples emprisonnés en même temps, pour le même crime. J’aime comment la photographie fonctionne par ricochet. Vous ne voyez pas l’homme, juste le haut de sa tête. Par contre, rien qu’en voyant les mains, on sait que le baiser est intense, fougueux, presque décalé par rapport à cet univers si sobre et austère.

La deuxième image dont je voulais vous parler est celle-ci. On y voit une femme subir des examens avant son accouchement.

Roland Barthes, dans son livre La chambre claire (voir la vidéo de Thomas pour qu’il vous explique le concept), parle du Punctum : c’est l’élément d’une photographie qui pique notre attention, qui nous arrête, et que l’on ne peut expliquer. Et il est bien sûr éminemment personnel. Eh bien, pour moi, les menottes de cette image en sont un. Tout est assez classique : qui est surpris de voir une femme enceinte, à l’hôpital, tirer la grimace ? En la voyant, on se doute bien que le moment risque d’être douloureux, et là, arrivent les menottes. C’est un détail, central dans l’image, dans l’ombre, peu mis en avant et prenant peu de place. Mais il est lourd de sens : un enfant va naître en prison. Il va venir au monde dans un lieu qui est le dernier pour beaucoup, sans doute dans les pires conditions pour démarrer sa vie. L’image devient, d’un coup, beaucoup moins légère.

Conseils

De tous ces travaux, et de tout le travail préparatoire nécessaire à cet épisode, je retiens 3 conseils que vous pouvez appliquer à votre pratique :

S’investir sur la durée. On l’a vu, Jane Evelyn Atwood n’enchaîne pas les reportages pour faire la une de la semaine. Son travail se compte en années, si ce n’est en décennies. Je pense que pour certains sujets, c’est nécessaire. Pour aller au fond des choses, s’approprier la matière, et savoir de quoi on parle. Forcément, si vous êtes un photographe qui s’intéresse à l’abstrait, ça n’est pas forcément le conseil le plus pertinent, mais si un sujet vous tient à cœur (l’évolution d’un quartier, de l’endroit où vous avez grandi…) le temps que vous allez investir dedans paiera.

• Le deuxième conseil, c’est d’émouvoir les bonnes personnes :
« Il faut que la photo émeuve les personnes. Si une photo te laisse indifférent, c’est une photo ratée. Une photo peut être totalement sauvage, pas parfaitement prise, mais s’il y a une force dans cette photo, une claque, si ça t’émeut d’une manière ou d’une autre, c’est une bonne photo généralement. »
Émouvoir les gens n’est encore une fois pas valable pour tous les sujets. Mais si vous voulez faire passer un message, défendre une cause ou enclencher un changement, cela vous sera utile pour donner de la force à votre propos. Et comme le dit Atwood, cela passe avant la valeur purement technique d’une image.

• Et enfin : avoir quelque chose à dire, comme elle le disait dès le début de cet épisode. Qu’on s’entende bien ici : avoir quelque chose à dire, ça n’est pas forcément raconter l’histoire du monde, ou se lancer dans des sujets aussi difficiles qu’elle. Parler de vous, de ce qui vous plaît, c’est aussi dire quelque chose. Mais prenez le temps de réfléchir à vos images pour définir ce que vous voulez dire avec.

Conclusion

Jane Evelyn Atwood a eu une carrière dense et engagée, largement reconnue et récompensée par le monde de la photographie. Elle a obtenu la bourse de la Fondation W. Eugene Smith, le Grand Prix Paris Match du Photojournalisme et le Prix Oskar Barnack de Leica Caméra. Aussi, la Maison européenne de la Photographie lui a consacré une première rétrospective en 2011, ainsi que le Botanique en Belgique en 2013.

Dans cet épisode, nous avons fait un tour de sa carrière, de ses projets les plus importants, mais cet épisode n’est pas exhaustif (il commencerait à devenir vraiment long !). Sachez qu’elle a aussi travaillé en couleur par exemple, notamment sur Haïti (dont nous avions déjà parlé dans l’épisode de La Photographie Aujourd’hui avec Corentin Fohlen) ou encore sur les gens blessés par les mines antipersonnel.

Du coup, je vous invite à continuer l’aventure et à vous plonger aussi dans son travail. Vous trouverez de nombreux liens en descriptions, vers des interviews, podcasts, ou encore la liste de ses livres. Il y a encore beaucoup à apprendre de son œuvre, et je pense que ça vaudra le temps que vous allez y passer.
Ah, et deux petits éléments pour finir :
Il ne faut pas la considérer comme une « femme photographe », elle n’aime pas être appelée comme ça. Elle trouve le terme sexiste et réducteur. C’est une photographe connue, il se trouve que c’est une femme, elle n’est pas contre la discrimination positive de temps en temps, mais… pour un temps seulement. C’est donc avant tout et surtout une photographe, comme nous tous ici.
• Et sur une note plus légère : Thomas confond tout le temps Mary Ellen Mark et Jane Evelyn Atwood. Deux femmes photographiant en noir et blanc, s’étant intéressées à des mondes clos (comme le cirque pour Mary Ellen Mark) et ayant 2 prénoms, dont le deuxième commençant par la même lettre. On lui souhaite donc que l’écriture des deux épisodes l’aide à faire la différence maintenant !

Pour aller plus loin :

Interviews

Articles

Livres

  • Légionnaires, avec Vladimir Volkoff, Éditions Hologramme, 1986
  • Extérieur Nuit, Éditions Actes Sud, 1998
  • Trop de peines : femmes en prison, Albin Michel, 2000
  • Haïti, préface de Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2008
  • Jane Evelyn Atwood, Éditions Actes Sud, 2010
  • Rue des Lombards, Éditions Xavier Barral, 2011
  • Pigalle People 1978–1979, Éditions le Bec en l’air, 2018
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