La mort, les rêves et les oiseaux… avec Graciela Iturbide – Incroyables Photographes #14

Graciela Iturbide est l’une des figures les plus iconiques de la photographie mexicaine. Et c’est d’elle dont il sera question dans ce nouvel épisode d’Incroyables Photographes.



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“L’appareil est un prétexte à partager la vie des gens, la succession et la simplicité de leurs fêtes – un moyen de me plonger dans mon pays. […] Je ne pense jamais à mes images en termes de projet. Ce sont des situations que je vis et que je photographie ; les images, je les découvre après coup.

Graciela Iturbide est l’une des figures les plus iconiques de la photographie mexicaine. Et c’est d’elle dont il sera question dans ce nouvel épisode d’Incroyables Photographes.

María Graciela del Carmen Iturbide Guerr de son nom complet est née en 1920, dans une famille bourgeoise et conventionnelle de Mexico. C’est une famille nombreuse (elle a 12 frères et sœurs) et elle grandit dans un univers qu’elle qualifiera plus tard de “très étroit”. Elle se marie à 25 ans, a 3 enfants (nous y reviendrons) avec un architecte dont elle divorcera quelques années après pour se lancer dans le cinéma.

Son arrivée à la photographie se fait par des chemins de traverse. À l’origine intéressée par le 7e art, c’est par hasard qu’elle choisit d’assister aux cours de photo de Manuel Alvarez Bravo, qui est désormais une icône classique de la photographie mexicaine. À l’époque, il n’a pas encore cette aura, sa photographie paraît datée, loin de la modernité du cinéma qui attire et fait rêver les étudiants de l’école. Graciela Iturbide ne connaît alors qu’un livre de lui sur Mexico, qu’elle lui demande de signer. Elle sympathise avec lui, et devient son assistante suite à sa proposition.

Alvarez Bravo sera plus qu’un professeur, il l’influence sur de nombreux sujets. Elle retient de lui sa grande culture, qui dépasse le simple cadre de la photographie, il lui parle de peinture, littérature, etc. Il sait guider son élève, et ne pas s’empêtrer dans la technique, quand elle lui demande des conseils sur le traitement des pellicules, il lui répond de suivre ce qu’il y a écrit sur la boîte.

Alvarez Bravo la conseille sans jamais lui imposer sa vision des choses, il ne lui dit jamais que telle photographie est bonne ou mauvaise, mais le lui fait comprendre, pour qu’elle trouve le bon chemin seule.

Petit à petit, Graciela Iturbide devient photographe à son tour, avec sa propre personnalité. Elle n’adopte par exemple pas le trépied comme son maître, ce qui lui permet d’avoir des cadrages plus libres. Forte de cette expérience et de cette influence, elle démarre sa propre carrière à l’aube des années 70. Et elle sera riche d’événements.

Tout démarre par un drame, qui a lieu en 1971 : elle perd sa fille Claudia. Devenue obsédée par la mort, elle commence à photographier les angelitos. Il s’agit de bébés dans leurs cercueils, entourés d’offrandes et parfois de jouets.

Même si le Mexique est sans doute l’un des pays avec le rapport le plus décomplexé à la mort (on pense à la fête qui lui est dédiée), cela reste un sujet complexe et douloureux pour les familles. Iturbide demande toujours la permission avant de faire ses photographies.

Pour elle, ces images ne sont pas fortes et poignantes, mais plus un document, un reportage sur ce sujet.

Un jour, alors qu’elle accompagne une famille dans un cimetière pour ce projet, elle tombe sur un homme mort, à moitié décomposé et qui n’a pas été enterré. Elle le photographie.

Elle publiera plus tard les planches contacts de cette journée, où les photos des angelitos et de la famille précèdent celle-ci. Elle voit cela comme le signal d’arrêt de ce projet : elle qui a voulu voir la mort de près, la suivre dans son lien intime avec les vivants, la voit en face.

La mort lui dit “Tu voulais me voir, me voici, assez de cette obsession”. C’est à la suite de cette rencontre des plus étranges qu’elle arrête ce projet et arrête de photographier les enfants morts.

Elle continue ensuite sa carrière dans la photographie documentaire. Elle est notamment dépêchée en 1978 par les archives ethnographiques nationales indigènes de l’institut du Mexique, afin de photographier la population indigène mexicaine. Elle photographie les Seri, un groupe de pêcheurs nomades, ce qui aboutit à l’un de ses travaux les plus iconiques, Mujer ángel, Desierto de Sonora en 1979.

Pour elle, et grâce à la photographie, elle découvre “la face cachée de la vie quotidienne à laquelle [elle] n’avait jamais eu accès”, à cause de ses origines et du milieu social d’où elle provient.

La suite de sa carrière se passera à Juchitan, qu’elle photographie sous les conseils du peintre et sculpture mexicain Francisco Toledo. En effet, la ville a eu un passé de haut lieu culturel, y ont notamment séjourné Diego Riviera et Frida Khalo, ainsi que Tina Modotti, mais depuis, plus rien. Iturbide vient y photographier les habitants et leurs traditions, et est très soucieuse de leur accord avant de les photographier. Ce sont les Zapotèques. Cette communauté à la particularité de donner une place prépondérante aux femmes dans la société, qui excluent les hommes de certaines activités (à l’exception des homosexuels qui eux sont bien intégrés).

Pour l’anecdote, elle y rencontre aussi Cartier-Bresson : la rumeur raconte qu’il avait une compagne dans la ville qui voulait le suivre en France, ce qu’il n’a pas souhaité.

C’est là qu’elle réalisera une de ses images les plus iconiques : celle de la femme aux iguanes sur la tête.

Malgré la persistante rumeur, cette photographie n’est pas mise en scène, comme l’atteste la planche contact qui a été dévoilée par la suite. La femme porte des iguanes sur la tête, qui sont destinés à être vendus au marché pour être mangés.

Cette image devient un symbole de l’identité indigène (car il faut se rappeler que le Mexique fédère 31 états différents). Cette image dépasse largement son cadre initial, elle devient l’objet de tags, de produits dérivés (comme des bouteilles d’alcool) ou encore des posters.

D’ailleurs, Iturbide revient sur ce sujet dans un livre réalisé par la suite avec Clément Chéroux, un célèbre conservateur de photographie française, ayant officié pour le centre Pompidou, puis le SF MOMA.

On retrouve aussi beaucoup d’autoportraits dans la photographie de Graciela Iturbide, bien que de son propre aveu, elle ne sait pas toujours pourquoi elle les fait, comme cette image.

Intitulée “Ojos para volar”, des yeux pour voler, elle a été prise après un passage au marché. Elle a acheté l’oiseau qui est vivant à gauche, trouvé le mort à droite, et a réalisé l’image. Elle en avait l’envie, donc elle l’a fait, elle laisse libre cours à son inconscient.


Il en va de même pour cette photographie, réalisée sur le même principe avec un poisson.

En revanche, pour cette autre image, Iturbide peut en expliquer l’origine. À la mort de sa fille Claudia, elle a commencé à voir un psychologue. Elle lui a dit avoir l’impression que des serpents sortaient de sa bouche quand elle parlait, du coup, elle a décidé d’en acheter et de produire l’image.

Même si ces images peuvent apparaître comme étant proches du surréalisme et du dadaïsme, il n’en est rien. Iturbide refuse toute appartenance à une mouvance artistique : pour elle, ces mouvements étaient avant tout des groupes de personnes, dont elle ne faisait pas partie.

Avant de passer à une analyse un peu plus précise de son style, et pour l’anecdote, notez qu’elle a aussi photographié la salle de bain de Frida Kahlo, dans lequel elle s’intègre. Des images à l’ambiance particulières, où ces 2 femmes se retrouvent d’une certaine façon liées par la douleur qui a marqué leurs vies.

Le style d’Iturbide est compliqué à définir, étant donné qu’elle en rejette elle-même l’idée. Autrement dit, il s’agit plus d’une façon d’être et de voir que d’une façon de faire. Elle le résume comme suit :
Je suis un témoin de la dimension poétique et de la magie de l’homme, jusqu’à une mystique de la vie quotidienne peut-être.

La pratique de Graciela n’est pas ancrée dans l’immédiateté, dans l’exploitation et la diffusion des clichés, elle est le résultat d’une attitude empathique et des conséquences de sa présence, de sa volonté de comprendre l’autre.

On ne trouve pas de réalisme magique dans ses photographies comme on l’a souvent dit. Il s’agit d’un courant littéraire, dont le fonctionnement pourrait s’appliquer à la photographie, mais encore une fois, elle en rejette l’idée. Il ne s’agit que d’une technique pour vendre des livres, selon elle.

Deux éléments caractérisent quand même sa photographie : son appétence pour les rêves et l’intuition (qui selon elle lui vient de Brassaï), ainsi qu’une distance particulière à ses sujets. Dans ses images, on est proche humainement des sujets, mais on en est toujours loin socialement et mentalement.

Et c’est sans doute dans son projet sur les oiseaux, Pàjaros (oiseaux en espagnol), que cette mécanique créative se voit le mieux. Sa fascination pour les oiseaux peut être résumée par cette citation de saint Jean de la Croix :
Les conditions de l’oiseau solitaire sont au nombre de cinq. Premièrement, il s’élève au plus haut. Deuxièmement, il ne souffre aucune compagnie, fût-elle de même nature que lui. Troisièmement, il plante son bec dans le vent. Quatrièmement, il n’a pas de couleur déterminée. Cinquièmement, il chante suavement. Telles sont celles que doit avoir l’âme contemplative.

Elle est aussi influencée par la lecture du poète iranien Suffi Attar, qui parle du langage des oiseaux. Il s’agit d’une grande et belle histoire d’oiseaux se rassemblant pour faire un voyage vers Dieu, tout en se rencontrant les uns les autres durant ce voyage.
Distance, poésie, voyage et solitude, mais en groupe, sont autant d’éléments que l’on retrouve dans ses photographies des oiseaux.

Comme je le disais, elle laisse une grande place à ses rêves dans sa façon de créer. Elle raconte avoir rêvé d’une image, celle d’un homme entouré d’oiseaux, volants dans le ciel, et l’avoir vu et donc photographié le lendemain. Il s’agissait d’un paysan qui venait de labourer la terre.

Il est difficile de choisir un seul livre de Graciela Iturbide. Si un ami me demandait de lui en conseiller un, j’aurais l’impression que chacune de mes réponses serait la mauvaise. La photographie d’Iturbide varie beaucoup d’un sujet à l’autre, d’un livre à l’autre, parce que c’est elle, elle avant tout, et plus que ses images. En ne choisissant qu’un livre, on ampute forcément le lecteur d’une partie de la compréhension de son œuvre.

Cependant, il y en a bien un, un et un seul qui a retenu mon attention et que je vais vous conseiller aujourd’hui. No hay nadie = There is no one.

Si je vous conseille ce livre, c’est parce qu’il n’y a personne dedans comme son nom l’indique. Il n’y a pas de communautés indigènes, pas de familles dans le deuil, pas d’oiseaux ni de portraits, dans cette Inde vue comme surpeuplée, il n’y a personne. Il n’y aura que du temps, de la lumière, et le regard d’Iturbide sur l’Inde.

Ainsi, en creux, au fil des pages, vous pouvez découvrir ce qui fait tant la photographie d’Iturbide, par son absence ici, mais aussi pour l’œuvre en elle-même : une vision avant tout singulière et radicalement personnelle du monde.

Ce livre rassemble des photos en noir et blanc prises par Iturbide entre 1997 et 2010 lors de voyages à travers l’Inde, dans laquelle elle met à nu la relation entre le réel et le psychologique, l’homme et la nature. Le livre contient un texte inédit par Oscar Pjol, directeur de l’Institut Cervantes à New Delhi. Il conclut par le texte suivant :
Les apparences ne déçoivent pas. Il n’est pas nécessaire d’inventer un créateur, mais nous avons besoin d’un narrateur. Au début, l’univers était quelque chose d’indéterminé puis il a été rempli de gens et maintenant le silence désolé des pierres nous manque.
C’est ce silence que nous retrouvons ici, et ça fait du bien.

Ce n’est pas le fruit du hasard, du choix d’un galeriste ou du marché de l’art si le travail d’Iturbide est aujourd’hui érigé comme une icône incontournable de la photographie mexicaine et contemporaine. Son œuvre est dense, puissante, profondément enracinée dans sa vie et ses origines.

Les conseils à en tirer

Les conseils à vous donner seraient nombreux, et vous en retiendrez sûrement d’autres en analysant vous-même son travail, mais j’ai décidé d’en retenir 3 aujourd’hui pour vous.

Ne conceptualisez pas toujours tout. Je sais que je vous pousse à réfléchir à votre pratique, mais la force d’Iturbide est avant tout d’être elle-même sans la moindre ombre de concession. Ne faites pas n’importe quoi, ce n’est pas ce que je vous invite à faire, mais essayez de suivre votre instinct quand vous sentez qu’il vous guide quelque part. À toutes les étapes, que ça soit sur le sujet à choisir, la façon de le traiter ou de présenter le résultat, suivez votre instinct.

Oubliez les ayatollahs de la composition, les règles, et tous les carcans que l’on vous force à ingurgiter à longueur d’articles sur le web. Iturbide déclare elle-même n’avoir “jamais composé une image”. Jamais. Est-ce qu’une fois au cours de cette vidéo vous avez trouvé que ses images manquaient de rigueur ? Ou avez-vous plutôt été envieux du résultat ? Iturbide n’a pas de préconstruction mentale de ce que doit être une bonne photographie : ses images ne sont pas arrangées, fabriquées ou prévues, même si on retrouve parfois des personnes qui posent dans un décor qui leur est lié. Elle opère toujours dans un entre-deux entre l’instantané sur le vif et l’installation programmée, toujours dans une sorte de rêve éveillé. Elle rêve même parfois d’images qu’elle verra plus tard, comme on l’a vu.

Ne soyez pas un obsédé de l’édition et de la retouche de votre travail. Iturbide avoue regarder assez peu son travail, et toujours à tête reposée. Elle fait l’édition quand elle est de retour chez elle, parfois des mois ou des années après la prise de vue. Elle aime bien redécouvrir des images mal vues ou oubliées, qui résonnent avec des orientations plus récentes, car le décalage temporel fait oublier les conditions du cliché, et les voir avec un œil neuf. Donc prenez le temps de choisir le travail que vous allez présenter au monde, rien ne presse. Et n’hésitez pas non plus à fouiller dans vos anciennes images, certaines vous plairont peut-être aujourd’hui, alors que vous les avez délaissées hier.

Conclusion

Iturbide aura voyagé et photographié de par le monde. Elle a travaillé au Mexique, mais aussi à Cuba, en Allemagne de l’Est, en Inde, à Madagascar, en Hongrie, à Paris, en France et aux États-Unis. Elle fut la boursière du “W. Eugene Smith Grant” en 1971 et gagna différents prix, comme le prix W. Eugene Smith 1987, le prix Higashikawa 1990, le prix Hasselblad 2008 et le prix Cornell Capa en 2015.

Elle est considérée comme l’une des photographes d’Amérique latine les plus importantes et les plus influentes de ces quarante dernières années et fait avancer le concept de la photographie documentaire pour explorer les relations entre l’Homme et la Nature, l’individuel et le culturel, le réel et le psychologique.

J’apprécie beaucoup le travail d’Iturbide, je l’apprécie pour sa force, son aspect novateur et personnel et aussi bien évidemment, esthétique.

Mais ça n’est pas pour ça que j’ai choisi de vous en parler aujourd’hui. Je pourrais vous parler de tous les photographes que j’aime à longueur de journée, mais aujourd’hui, il y a une raison un peu plus particulière.

Par cette vidéo, je voulais faire souffler un vent de fraîcheur sur votre pratique. Trop souvent, que ce soit quand on démarre, ou avec l’habitude qui s’accumule au fur et à mesure des années, on s’enferme dans un tunnel, une pratique qui ne nous ressemble plus trop, mais que l’on croit que l’on attend de nous. Je dois faire ça parce que c’est ça qui est bien, je dois faire ça parce que c’est ce que j’ai toujours fait.

Si jamais il vous arrive de penser ça, si jamais ça vous frustre et vous limite parfois : c’est aujourd’hui que ça s’arrête. Comme Graciela avant vous, soyez enfin radicalement vous-même, et on se voit à l’arrivée. 😉Les ressources pour aller plus loin :

Frizot, M. & Delpire, R. (2011). . Arles: Actes Sud. Graciela Iturbide

Iturbide, G. (2002). . Sante Fe, N.M: Twin Palms Publishers. Pajaros

Iturbide, G. (2011). . Madrid: La Fábrica. No hay nadie = There is no one

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