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La poésie sombre du jazz et d’Harlem avec Roy DeCarava – Incroyables Photographes #23



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« Je ne pense pas vraiment que la technique détermine la véracité de l’image. C’est ce que l’image fait au spectateur qui détermine si elle est bonne ou mauvaise. »

Il est sans doute le plus méconnu des grands photographes. Méconnu, car il est peu sorti de sa ville, New York, et que sa reconnaissance par les grandes institutions a tardé à arriver.

Méconnu, parce que son travail est dur. La puissance est là, la poésie aussi, mais les images sombres, à peine visibles. Il voulait vous faire ressentir ce qu’il avait ressenti, voir ce qu’il avait vu et se fichait du bruit ou des zones « bouchées ». Il faut creuser les images pour rentrer dedans, gratter à la surface. Mais personne n’en a fait ni n’en fera de cartes postales.

On lui doit des travaux remarquables sur le quartier d’Harlem, d’où il est originaire, et auquel il a consacré près d’un demi-siècle.

Noir américain, il n’a jamais versé dans la photographie documentaire d’un James Van Der Zee ou d’un Gordon Parks, au contraire. Il a souhaité développer, je cite :

« Une expression créative, la volonté d’exprimer l’intime de la condition des Noirs, que seul l’un des leurs peut réellement interpréter. »

Comme il l’a expliqué en 1952 en déposant son dossier pour obtenir une bourse de la fondation Guggenheim. Il sera d’ailleurs le premier photographe afro-américain à l’obtenir.

Grand amateur de Jazz, il s’est aussi penché sur ce monde, avec son appareil photo, essentiellement à Manhattan.

L’épisode d’aujourd’hui sera consacré au photographe Roy DeCarava.

Biographie

Roy DeCarava est né dans le quartier de Harlem à New York en 1919, et a d’abord étudié l’art dans les écoles publiques de la ville, notamment à la Textile High School, dont il est sorti avec les honneurs en 1938.

Il travaille ensuite dans la division des affiches de la Works Progress Administration, où il réalise un temps des gravures et des peintures, avant d’être admis à la Cooper Union.

DeCarava y étudie jusqu’en 1940, date à laquelle il part suivre les cours du Harlem Community Art Center jusqu’en 1942, puis ceux de la George Washington Carver Art School jusqu’en 1945.

Parmi ses premières influences à cette époque figurent le peintre néerlandais Vincent Van Gogh et les muralistes mexicains Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros.

Il développe aussi un intérêt pour le clair-obscur, hérité de la peinture. Par la suite, ses photos vont davantage plonger dans le contemplatif à la façon d’Edward Steichen que dans le dynamisme et l’énergie d’un Gary Winogrand dont on a déjà parlé dans cette émission.

Justement, la photographie, parlons-en.

Débuts photo

DeCarava a d’abord utilisé un appareil photo comme moyen de rassembler des informations pour ses peintures ; cependant, au milieu des années 1940, il passe exclusivement à la photographie comme principal moyen d’expression artistique. Il en admire le caractère direct et la flexibilité.

Il travaillait avec un appareil photo 35 mm, ce qui lui permettait de se déplacer facilement dans la ville. C’est une certaine forme de liberté pour l’époque (celle-ci faisant plutôt la part belle aux chambres photographiques). Cette liberté n’est pas sans rappeler celle de l’observateur ambulant d’Henri Cartier-Bresson.

Aussi, et contrairement à la plupart des photographes de son époque, Roy DeCarava a développé et tiré lui-même ses images, ce qui lui a permis de créer au fil du temps une esthétique distincte et durable.

Il considère que le processus de création d’une photographie commence bien avant que l’on ne prenne l’appareil et qu’il n’est achevé que lorsque l’image a été tirée pour représenter l’idée que l’on en avait.

Carrière dans les grandes lignes

La première exposition personnelle de photographie de DeCarava a eu lieu en 1950 à la Forty-Fourth Street Gallery de New York. Grâce à cette exposition, il rencontre le photographe Edward Steichen (oui, encore lui), à l’époque directeur du nouveau département de photographie du Museum of Modern Art, qui achète trois images pour la collection du musée.

Deux ans après, avec le soutien de Steichen, DeCarava devient le premier photographe afro-américain à obtenir une bourse de la fondation Guggenheim.

Cette bourse d’un an lui permet de se consacrer à plein temps à la photographie et de mener à bien le projet qui aboutira à The Sweet Flypaper of Life, dont on va reparler dans quelques instants.

Steichen fait également participer DeCarava à un certain nombre d’expositions collectives au MoMA, dont la légendaire The Family of Man (1955), qui a voyagé dans le monde entier jusqu’en 1965, ce qui a permis à son travail d’être mieux reconnu à l’étranger, vous l’imaginez.

Sa galerie

Toujours en 1955, DeCarava ouvre la galerie A Photographer’s Gallery sur la 84e Rue ouest de Manhattan, la première galerie du pays à se consacrer exclusivement à la photographie d’art américaine au film argentique.

L’idée est de faire reconnaître la photographie comme un art auprès du public. Il organise une douzaine d’expositions (solo et collectives) dans les deux années d’existence de la galerie. Il a présenté les premières œuvres de photographes américains qui allaient bientôt devenir canoniques et a fait progresser la considération artistique de la photographie.

Toujours dans cette idée de partage, de bouillonnement et de pousser la créativité, il ouvre aussi un atelier pour les photographes afro-américains en 1963.

Enseignant

Roy DeCarava s’est aussi consacré à l’enseignement. Il a enseigné à la Cooper Union School of Art de 1969 à 1972. Puis, en 1975, il rejoint le corps enseignant du Hunter College de New York et a été nommé professeur distingué d’art de la City University of New York en 1988.

En 1996, le Museum of Modern Art a organisé une rétrospective DeCarava qui a voyagé dans plusieurs villes et a fait découvrir son travail à une nouvelle génération. Il a aussi reçu la National Medal of Arts en 2006. Et il meurt en 2009 à l’âge de 89 ans.

Focus sur un projet particulier

« Il n’y avait pas d’images noires de dignité, pas d’images de belles personnes noires. Il y avait un grand vide. J’ai essayé de le combler. »
Contexte

Parlons maintenant de son livre paru en 1955 chez Simon & Schuster, aux USA, un petit livre intitulé The Sweet Flypaper Of Life. (Le doux papier tue-mouche de la vie.)

Il est impossible de parler de ce livre sans évoquer le contexte social, culturel, et racial des États-Unis à cette période. Sans rentrer dans l’histoire politique et sociale du pays, il faut évoquer un point : il n’existait pas, avant ce livre, de représentation juste des Noirs américains, faites par les Noirs américains, pour les Noirs américains.

Quelques tentatives ont cependant existé, jetons-y un coup d’œil.

Le premier exemple qui me vient en tête est Tobe de Stella Gentry Sharpe. Le livre vient d’une rencontre entre l’autrice et un enfant noir qui lui a demandé pourquoi il n’y avait pas de livres pour enfants avec des enfants noirs. Trouvant la question juste, elle s’est attelée à en faire un.

Elle tente de faire elle-même les photographies, mais le résultat n’est pas terrible. Du coup, elle s’associe au photographe Charles Farrel qui produit les images du livre. Cependant, l’enfant à l’origine de cette rencontre a grandi et est trop vieux pour figurer dans le livre, donc ils font un casting, trouvent un autre enfant et font le livre.

Ce livre a plutôt été bien accepté dans la communauté afro-américaine, généralement, les gens étaient contents qu’on montre leur vie. Mais une question se pose tout de même : pour qui est ce livre ? Il est le résultat du travail d’une autrice blanche, d’un photographe blanc, chez un éditeur blanc. Les noirs y ont accès, mais le prix reste élevé. L’intention reste bonne, mais on s’éloigne de ce qui est vraiment un document, produit par une communauté, pour cette communauté.

Le deuxième exemple dont je voulais vous parler est 12 Million Black Voices, paru en 1941 et rassemblant des images de photographes issus de la FSA, la Farm Security Admnistration (l’équivalent du ministère de l’Agriculture) qui avait missionné des photographes pour documenter la vie des paysans ruraux américains.

Les photographies présentées dans ce livre ont toutes été faites par… des photographes blancs.

Ce livre a une voix très forte, n’hésitant pas à mettre des hommes de loi blancs face à des Noirs et à titrer « La loi est blanche ». Audacieux pour l’époque, quand même.

Cependant, ce livre s’adresse directement à une audience blanche, étant très coûteux pour l’époque. À noter qu’il ne s’agit pas particulièrement d’un livre exceptionnel : si le texte est de qualité, la sélection de photographies est un peu inégale, certaines faisant du remplissage. Une erreur s’est même glissée dedans (une personne blanche affichée comme noire), mais bref, passons.

Analyse de l’œuvre

C’est dans ce contexte qu’arrive en 1955 le livre de DeCarava co-signé par le poète Langston Hughes. Après avoir réalisé les images, DeCarava les présente autour de lui, mais elles n’intéressent pas d’éditeurs. Finalement, il rencontre Hughes, qui est emballé par le projet, sélectionne 141 images et réalise le texte fictionnel les accompagnant.

Il faut savoir qu’à cette époque de nombreux livres de photo des années 1950 ont rejeté ce mariage étroit de l’image et du texte qui caractérisait le livre de photo documentaire des années 1930. La photographie est devenue plus elliptique, jouant sur les ambiguïtés, et on juge qu’il n’est plus nécessaire d’utiliser un texte pour guider la lecture des photographies dans un livre.

Cependant Sweet Flypaper n’a pas été publié comme un livre documentaire social, mais avec les images « réelles » de DeCarava illustrant un texte fictif de Hughes sur la vie à Harlem.

Cela lui donne statut un peu indéterminé de fait, de fiction ou même de « faction ». Le format fictif permet à DeCarava et Hughes d’être positifs.

Hughes indique clairement cet objectif sur la jaquette de l’édition originale reliée : « Nous avons eu tellement de livres sur la façon dont la vie est mauvaise. Il est peut-être temps d’en avoir un sur la façon dont elle est bonne. »

Il est certain que Sweet Flypaper est un livre qui fait du bien. Les images de Roy DeCarava sont vivantes. Quant au texte de Hughes, il commence sur la couverture, avec une homélie sur les faits banals de la vie quotidienne. Doux sans être sentimental, c’est un portrait intime d’Harlem, à l’époque de la « Harlem Renaissance ».

Le titre du livre est ambigu. « Flypaper » désigne le papier tue-mouche, celui d’où l’insecte ne décolle plus une fois qu’il s’est posé, au point de finir par y mourir. Hughes veut sans doute souligner le paradoxe de la vie, à laquelle nous sommes attachés, collés, et en même temps conduits vers la mort. Pulsion de vie et pulsion de mort attachées se retrouvent dans un même mouvement.

De format réduit, mais imprimé avec un soin extrême, il ne coûte que 1 $, pouvant ainsi être acheté par les Noirs. Aujourd’hui on ne le trouve que très rarement à moins de cent dollars, et beaucoup plus s’il est signé des auteurs. Dans l’ensemble, les exemplaires restants sont bien conservés et ont survécu aux ravages du temps.

Ce livre est largement considéré comme un classique et a été épuisé plusieurs fois et réimprimé à la demande du public.

The Sound I Saw

« J’essaie de photographier des choses qui sont proches de moi, car je travaille mieux parmi les choses que je connais. Je ne cherche pas à surprendre qui que ce soit ou à découvrir de nouvelles formes ; les qualités formelles ne sont que des outils qui m’aident à formuler mon message. »

Parlons maintenant du grand livre de Roy DeCarava The Sound I Saw (« Le son que j’ai vu »). Il l’a eu en tête dès 1956, et l’achève en 1962, mais tous les éditeurs le refusent. Il ne sera publié qu’en 2001 par les éditions Phaidon. Soit 45 ans plus tard.

La période couverte est un âge d’or pour le jazz, où le jazz moderne (le be-bop) supplante le mainstream, mais une époque où tous les meilleurs musiciens de jazz sont vivants et se côtoient, voire jouent ensemble dans les clubs et les bars de Manhattan. De nombreux grands noms sont présents dans ce portrait affectueux d’une époque et d’un lieu.

On y retrouve des portraits de jazzmen d’une puissance évocatrice rare. Ici aussi, l’essentiel n’est pas dans le documentaire : ils sont parfois de dos, dans la pénombre, le flou et on peine à les reconnaître. L’essentiel est dans l’émotion qui se dégage. Dans son intensité. On sent la passion de DeCarava pour ces artistes dans cette œuvre, en voyant ces images, on entend presque les musiques d’Ellington ou de Mingus. Le point de vue de DeCarava est celui d’un fan et plus encore, c’est un initié : il vient exactement du même environnement que la plupart des musiciens, plus ou moins du quartier qu’il a photographié dans The Sweet Flypaper of Life.

C’est aussi un livre sur la nuit et le jour, les musiciens de jazz sont des travailleurs de nuit, et ce sont les gens ordinaires qui sortent le jour, lorsque les musiciens se reposent avant le concert du lendemain et l’inévitable jam sur la 52e Rue, dans le Village ou dans les quartiers chics.

Ainsi, cette œuvre légendaire ne parle pas seulement de jazz. On y sent battre le pouls d’une ville, une ville qui, plus que toute autre, peut se targuer d’être le siège du jazz : New York.

« J’ai voulu créer un temps singulier, mariage d’expériences, de lieux, de musique. Tout se combine avec l’idée que ces gens peuvent vivre ensemble. »

La bande-son idéale pour accompagner le livre ? Round Midnight de Monk, ou mieux l’interprétation au saxophone solo de Manhattan par Sonny Rollins.

L’importance du gris

Ici aussi, le travail sur le tirage est très important. On pourrait presque s’amuser à dire qu’il ne tire pas des images en noir et blanc, mais des personnages qui émergent de l’obscurité et du gris.

« Je suis un des rares à comprendre l’importance du gris, le gris exprime ce qui est beau dans la photographie : donner une infinie variation, une fluidité des tons – comme pour le son – au point de ne plus les séparer. »

C’est d’ailleurs un conseil qu’il a donné à Todd Hido, dont nous avions parlé dans l’épisode lui étant consacré : « fais ces images plus sombres ! »

Pour l’anecdote, si on lui faisait remarquer que ce livre et son rendu sont hors du temps ? Il répondait : « Disons que j’étais en avance sur mon temps. »

Et il est bien dommage qu’il ait fallu attendre près d’un demi-siècle pour le constater.

Les leçons qu’on peut en tirer

Du travail de DeCarava, on peut retenir 3 leçons. Notez que parfois je peine un peu à me décider, mais qu’aujourd’hui, le choix était limpide.

1. N’ayez pas peur de mélanger le texte et l’image, et au-delà de ça, d’aller là où on ne doit plus aller. Nous l’avons dit, Roy DeCarava a mélangé le texte et l’image à une époque où ce n’était plus très bien vu.

Pourtant, son livre a traversé le temps et l’histoire. N’ayez pas peur d’enfreindre les règles et les « il faut que », parfois c’est la bonne solution pour vos travaux.

2. Si parmi vous certains ont du mal à trouver un sujet pour leur projet photo, en voilà un inépuisable : photographiez ce qui vous passionne. DeCarava était fasciné par le jazz, sincèrement. Et cela se sent dans son travail, il y met du cœur et le cœur ne ment pas. Penchez-vous sur ce que vous aimez avec votre appareil, et emmenez-nous avec vous.

3. Enfin : persévérez. Les exemples sont nombreux dans la carrière de DeCarava où il aurait pu laisser tomber ou faire autrement. Il a plusieurs fois peiné à faire publier ses livres, mais n’a jamais laissé tomber. Cela aurait pu être de même pour son style, assez unique. Mais il s’est toujours accroché à ce en quoi il croyait, et je vous invite à faire de même.

Conclusion

Au cours de sa vie, Roy DeCarava a reçu de nombreux prix, et on peut notamment retenir : un Master of Photography Award, décerné par l’International Center of Photography de New York (1998), une Gold Medal for Lifetime Achievement, décernée par le National Arts Club de New York (2001), et une National Medal of Arts (2006). Il s’agit de la plus haute distinction civile décernée par la National Endowment for the Arts et remise par le président des États-Unis. Dans le plus grand des calmes.

Ses photographies ont aussi fait l’objet de nombreuses expositions, trop nombreuses pour en faire la liste.

Studio Museum de Harlem, New York (1969), à la Sheldon Memorial Art Gallery, Université du Nebraska, Lincoln (1970) ; University of Massachusetts, Boston (1974) ; Museum of Fine Arts, Houston (1975) ; Corcoran Gallery of Art, Washington, DC (1976).

Plus récemment, de 2017 à 2019, les œuvres de DeCarava ont été incluses dans Soul of a Nation : Art in the Age of Black Power, qui a voyagé dans plusieurs prestigieux musées du monde comme la Tate Modern, à Londres ou le Brooklyn Museum, à New York.

Enfin, les œuvres de DeCarava font partie de nombreuses collections publiques, encore une fois trop nombreuses pour les citer toutes, mais croyez-moi sur parole : les plus grandes ont un tirage de DeCarava dans leurs réserves !

Quoi qu’il en soit, une carrière se résume à plus qu’une liste de trophées et de prix. S’il a été reconnu tardivement par l’histoire de la photographie, l’œuvre de DeCarava y laisse une trace unique, indélébile, sincère.

Son travail a permis aux Noirs américains de prendre la parole sur leur vie, de se raconter de leur point de vue, ce qui restera une étape importante de l’histoire américaine et de la photographie.

Il s’agit indéniablement d’un incroyable photographe, qui m’a donné envie de me replonger dans le jazz. J’y vais de ce pas, et vous invite à en faire de même.

Les ressources pour aller plus loin

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