Depuis l’invention du médium au XIXe siècle, certains photographes ont changé notre façon de voir le monde. Leurs images ont documenté des guerres, réinventé la mode, bouleversé l’art contemporain ou simplement révélé la beauté du quotidien.

Cet article réunit plus de 30 photographes connus qui ont marqué l’histoire de la photographie. Pour chacun d’eux, vous trouverez ce qui rend leur travail unique, leurs oeuvres majeures, et une leçon concrète à appliquer à votre propre pratique. Et quand un épisode de notre série “Incroyables Photographes” ou “La Photo Aujourd’hui” existe sur le sujet, la vidéo est intégrée pour aller plus loin. Comme on vous le dit souvent sur le blog ou la chaîne, la culture photo va vous fournir une nourriture visuelle et vous aider à progresser, donc cet article est bon pour vous 🙂 C’est parti !

Henri Cartier-Bresson

Henri Cartier-Bresson (1908-2004) est sans doute le photographe le plus célèbre de l’histoire. Né dans une famille bourgeoise de l’industrie textile, il s’intéresse peu à l’école et passe le plus clair de son temps à lire – Stendhal, Balzac – au fond de la classe. Il étudie la peinture auprès d’André Lhote pendant un an et demi, dont il retient les bases de la composition, avant de le quitter parce qu’il le trouve trop théoricien.

En 1932, il s’achète un Leica et réalise ses premières images surréalistes. C’est lors de cette période qu’il prend une de ses photos les plus célèbres, “Derrière la gare Saint-Lazare”, à travers une palissade en glissant son appareil entre deux planches.

Photographie noir et blanc de Henri Cartier-Bresson, "Derrière la Gare Saint-Lazare", un homme sautant au-dessus d'une flaque.
Henri Cartier-Bresson, Derrière la gare Saint-Lazare, 1932.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier et s’échappe plusieurs fois. Les Américains le croient mort et lui consacrent une exposition posthume au MoMA. Il se rend aux États-Unis pour signaler qu’il est bien vivant.

En 1947, avec Robert Capa, David Seymour et George Rodger, il fonde l’agence Magnum Photos – un acte fondateur qui permettra aux photographes de rester propriétaires de leurs négatifs. Le nom viendrait du magnum de champagne sabré à l’occasion de la création.

S’ouvre alors une période de voyages intenses : il couvre les funérailles de Gandhi en Inde (il est une des dernières personnes à l’avoir vu vivant), les derniers jours du Kuomintang en Chine, et devient le premier photographe admis en URSS depuis le début de la guerre froide.

En 1952, il publie “Images à la sauvette” chez Tériade, avec une couverture d’Henri Matisse. Ce livre influence des générations entières de photographes. Le titre anglais, “The Decisive Moment”, lui collera à la peau malgré lui – il déclarera en 1979 que c’est devenu “une espèce de mot passe-partout”.

À partir de 1968, il se détourne progressivement de la photographie pour revenir à son premier amour : le dessin. Il se considérait d’ailleurs comme un peintre, pas comme un photographe, et disait utiliser l’appareil “comme un carnet de croquis”.

Oeuvre majeure : “Images à la sauvette” (1952)

Images à la Sauvette, livre du photographe Henri Cartier-Bresson. Formes et couleurs vives. Photographes célèbres.
Henri Cartier-Bresson, Images à la Sauvette

Leçon : Ayez une ligne de conduite et tenez-vous-y. Cartier-Bresson ne recadrait pas, la composition était essentielle, et il ne retouchait pas. Votre ligne n’a pas à être la même – mais en définir une vous fera gagner en cohérence sur la durée.

Robert Capa

Robert Capa (1913-1954), né Endre Ernő Friedmann en Hongrie, est le photographe de guerre le plus célèbre du XXe siècle. Cofondateur de l’agence Magnum Photos avec Cartier-Bresson, il a couvert les plus grands conflits de sa génération : la guerre civile espagnole, la guerre sino-japonaise, le Débarquement en Normandie, le conflit israélien et la guerre d’Indochine.

Robert Capa : Débarquement en Normandie, photo de guerre iconique. Soldat dans eau, obstacles. Un des photographes les plus connus.
Robert Capa, Débarquement sur la plage d’Omaha Beach, 1944

Sa citation la plus connue résume sa philosophie : “Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près.” Il l’appliquait littéralement, se mettant régulièrement en danger pour obtenir le cliché qu’il voulait. Il est mort en Indochine en 1954, tué par une mine antipersonnel.

Photo en noir et blanc d'un soldat républicain mort, par Robert Capa, un photographe historique célèbre.
Robert Capa, Mort d’un soldat républicain près de Cordoue, Espagne, 1936

Son image la plus célèbre, “Mort d’un soldat républicain” (1936), prise pendant la guerre d’Espagne, reste un des documents photographiques les plus discutés de l’histoire – son authenticité a fait l’objet de débats pendant des décennies.

Oeuvre majeure : Les images du Débarquement en Normandie (1944) et la couverture de la guerre d’Espagne

Leçon : Rapprochez-vous. Physiquement et émotionnellement de votre sujet. La distance tue l’impact d’une image.

Diane Arbus

Diane Arbus (1923-1971) est née à New York dans une famille bourgeoise aisée, et a passé sa vie à faire l’opposé de ce qu’on attendait d’elle. Après un mariage dont elle ne se remettra pas de la séparation, elle se lance dans la photographie personnelle au milieu des années 50, poussée par les cours de la photographe de rue Lisette Model.

Son travail porte sur les marges : les travestis, les personnes handicapées, les jumeaux, les gens du spectacle. Elle les photographie de face, frontalement, avec une distance respectueuse mais sans complaisance. La plupart de ses modèles regardent droit vers l’appareil, ce qui rend ses images à la fois saisissantes et dérangeantes.

Photographie en noir et blanc de Diane Arbus : famille américaine typique des années 1960. Artiste photographe de renom.
Diane Arbus, A Young Brooklyn Family Going for a Sunday Outing, N.Y.C., 1966

Ce qu’on oublie parfois dans les analyses de son travail, c’est que ces photographies expriment une profonde empathie. Les difformités et les étrangetés qu’elle photographie l’intéressent non pas comme des faits directs, mais pour la manière dont elles façonnent le psychisme de la personne. Comme elle le disait : “Les phénomènes de foire sont nés avec leurs propres traumatismes. Ils ont déjà passé leurs épreuves. Ce sont des aristocrates.”

Elle se suicide en 1971 à 48 ans. L’année suivante, elle est la première photographe américaine exposée à la Biennale de Venise. La rétrospective majeure du MoMA en 1972 attire plus de 250 000 visiteurs.

Oeuvre majeure : “Diane Arbus: An Aperture Monograph” (1972)

Livre Diane Arbus : Photographie iconique de jumelles, un classique de l'histoire de la photographie. Noir et blanc, portrait saisissant.
Diane Arbus: An Aperture Monograph

Leçon : Intéressez-vous vraiment aux gens que vous photographiez, à ce qu’ils sont, ce qu’ils ont vécu. C’est la meilleure façon de faire passer un portrait au niveau supérieur.

Annie Leibovitz

Annie Leibovitz (née en 1949) incarne la photographe de portrait de célébrités par excellence. Photographe en chef du magazine Rolling Stone dès ses 23 ans, elle a couvert la tournée américaine des Rolling Stones en 1975, produisant des images intimistes montrant Keith Richards endormi ou Mick Jagger en robe de bain dans un ascenseur.

Photo en noir et blanc de Mick Jagger en peignoir, un des photographes les plus connus de l'histoire.
Annie Leibovitz, Mick Jagger, 1975

Le 8 décembre 1980, elle réalise le portrait de John Lennon nu, lové contre Yoko Ono. Quelques heures plus tard, Lennon est assassiné. L’image prendra une signification tragique et restera la couverture la plus célèbre de Rolling Stone.

Annie Leibovitz, John Lennon et Yoko Ono. Photo emblématique d'un des photographes les plus connus de l'histoire de la photographie.
Annie Leibovitz, John Lennon and Yoko Ono, 1980

En 1983, elle rejoint Vanity Fair puis Vogue, et évolue vers des portraits plus mis en scène : décors soignés, équipe d’assistants, esthétique picturale inspirée de la Renaissance. Malgré cette complexification, ses portraits conservent toujours quelque chose d’authentique – le regard, la pose, la tenue révèlent la personnalité du modèle.

Son style se reconnaît à cette lumière douce qui baigne la scène, aux poses travaillées, aux arrière-plans dans le luxe de châteaux ou, au contraire, sur des fonds peints à la main inspirés d’Irving Penn.

Oeuvre majeure : “Women” (avec un texte de Susan Sontag) et “A Photographer’s Life: 1990-2005”

Livre photo de Annie Lebovitz, « Women ». Photographe célèbre. Portraits de femmes de Gloria Steinem et Susan Sontag.
Annie Leibovitz, Women, 1999

Leçon : La photographie peut être à la fois personnelle et professionnelle. Leibovitz a photographié les enterrements de ses proches avec la même intensité que les plus grandes stars. La photographie fait partie de la vie, pas d’un compartiment séparé.

Irving Penn

Irving Penn (1917-2009) est le photographe de mode et de portrait qui a défini l’élégance visuelle du XXe siècle. Formé au design graphique, il entre chez Vogue sous la direction d’Alexander Liberman, qui finit par lui mettre un appareil entre les mains.

En 1947-48, il photographie Salvador Dalí, Igor Stravinsky, Le Corbusier et Alfred Hitchcock avec un parti pris radical : il isole ces célébrités entre deux parois, les met un peu mal à l’aise pour enlever tout ce qui vient avec la notoriété et ne garder que la personne elle-même.

Portrait de Salvador Dalí par Irving Penn, un photographe célèbre, en costume, assis sur une pierre.
Irving Penn, Salvador Dalí, New York, 1947

En photo de mode, il révolutionne le genre en travaillant en lumière naturelle, dans des studios orientés nord, avec un vieux rideau de théâtre comme fond. Ses 165 couvertures de Vogue témoignent d’un style épuré, graphique, aux antipodes des mises en scène grandioses de l’époque.

Irving Penn, couverture de Vogue, avril 1950

Mais limiter Penn à la haute couture serait manquer l’essentiel. Son travail sur les “Petits Métiers” (boulangers, rémouleurs, garçons de café), commencé à Paris en 1950, est un témoignage irremplaçable sur la vie quotidienne d’après-guerre. Ses portraits ethnographiques (Bénin, Népal, Papouasie, Maroc) et sa série sur les mégots de cigarettes – exposée au MoMA en 1975 dans l’incompréhension générale – montrent qu’il trouvait de la poésie partout.

Oeuvre majeure : Le catalogue de la rétrospective au Grand Palais (2017)

Leçon : Ne trahissez pas votre sujet par votre style. Laissez le sujet dicter la meilleure façon de le représenter, plutôt que de plaquer vos habitudes sur tout ce que vous photographiez.

https://www.youtube.com/watch?v=4IqHcno_2aU&list=PLVGCy9QVeRNUEjMn-fNLvqhik3v1QkEmC&index=4

Robert Doisneau

Robert Doisneau (1912-1994) est un des photographes français les plus connus dans le monde, indissociable du “Baiser de l’Hôtel de Ville” (1950) qui a fait le tour de la planète. Spécialiste de la photographie “de quartier”, il s’asseyait, attendait que le bon sujet se présente, et gardait une distance avec ses sujets tout en laissant transparaître beaucoup d’émotion.

Robert Doisneau, Le Baiser de l’Hôtel de Ville, 1950

Il photographiait des personnages et des scènes du quotidien : les bistrots, les places publiques, les enfants jouant dans les rues de Paris. Inscrit dans le mouvement de la photographie humaniste, il a reçu le prix Kodak (1947), le prix Niépce (1956) et le Grand Prix national de la Photographie (1983).

Oeuvre majeure : “Le Baiser de l’Hôtel de Ville” et l’ensemble de son travail sur le Paris d’après-guerre

Leçon : La patience est une vertu photographique. Doisneau ne courait pas après les images – il les attendait.

Sebastião Salgado

Sebastião Salgado (né en 1944 au Brésil) est un des photographes documentaires les plus respectés au monde. Économiste de formation, il découvre la photographie à travers l’appareil de sa femme Lélia et abandonne sa carrière pour s’y consacrer entièrement.

Sebastião Salgado, Iles Sandwich, 2009

Ses grands projets (“Workers”, “Migrations”, “Genesis”) s’étalent chacun sur plusieurs années de travail de terrain. “Genesis”, commencé en 2004, lui a demandé huit ans de voyages à travers les régions les plus reculées de la planète. Son noir et blanc spectaculaire, aux contrastes profonds, donne à ses images une dimension presque épique.

Sebastião Salgado, Koweït, puits de pétrole en feu, 1991

Oeuvre majeure : “Genesis” (2013) et “Workers” (1993)

Leçon : Les grands projets prennent du temps. N’ayez pas peur de vous engager sur plusieurs années si le sujet le mérite.

William Eggleston

William Eggleston (né en 1939 à Memphis) est l’homme qui a fait entrer la photographie couleur dans les musées. Fasciné d’abord par Cartier-Bresson, il rêvait de produire “de parfaites fausses photographies du maître” en noir et blanc, avant de réaliser que c’était une impasse.

En 1976, le MoMA présente une exposition solo de son travail. Les critiques sont mitigées, mais le résultat est là : la photographie couleur est entrée dans le monde muséal. L’élément déclencheur a été sa découverte du procédé Dye-transfer, un tirage très coûteux (150$ la première image, une fortune pour l’époque) réservé à la publicité, qui produisait les plus belles couleurs possibles.

William Eggleston, Untitled (Drive-in Theater), vers 1974

Sa photographie est “démocratique” : chaque sujet y est traité avec la même importance. Supermarchés, stations-service, tricycles, plafonds rouges – tout peut traduire l’esprit d’une époque. Le fameux “Red Ceiling”, pris chez un ami qui avait peint chaque pièce d’une couleur différente, reste une de ses images les plus célèbres.

Oeuvre majeure : “The William Eggleston’s Guide” (1976) et “Chromes”

Leçon : Le sujet compte moins que votre créativité. Et le lieu compte moins que votre regard : Eggleston a produit ses travaux les plus importants à Memphis, jour après jour, pendant des décennies.

Joël Meyerowitz

Joël Meyerowitz (né en 1938 à New York) est un monument vivant de la photographie. Ancien directeur artistique dans la publicité, il découvre la photographie en 1962 en voyant Robert Frank travailler : il n’est jamais remonté dans son bureau.

Joel Meyerowitz, Porch, Provincetown, 1977

Il arpente les rues de New York avec des photographes comme Garry Winogrand (pendant 9 ans), Tony Ray-Jones, Diane Arbus et Lee Friedlander. Il rencontre même Cartier-Bresson dans un café en 1963.

Si Meyerowitz travaille en couleur, c’est simplement parce qu’il ne savait pas qu’à l’époque, l’art photographique se faisait en noir et blanc. Quand il l’apprend, il décide de continuer : “Si les feuilles d’un arbre sont vertes, pourquoi les rendre grises ?”

Son livre “Cape Light” (1978), un recueil de photographies prises à Cape Cod, est devenu un classique de la photographie couleur, vendu à plus de 150 000 exemplaires. Après le 11 Septembre, il obtient l’accès aux lieux des attaques (en bricolant de faux documents) et passe 9 mois à documenter le travail des pompiers et des ouvriers, 14 heures par jour, avec 20 kg de matériel sur le dos. Il avait 62 ans.

Joel Meyerowitz, Paris, 1967

Oeuvre majeure : “Cape Light” (1978)

Leçon : N’ayez jamais peur de vous renouveler. Meyerowitz est passé de la photographie de rue au paysage, du portrait à la nature morte, du 35mm à la chambre grand format. À plus de 80 ans, il continue de chercher de nouvelles choses.

Saul Leiter

Saul Leiter (1923-2013) est le photographe discret par excellence. Fils d’un rabbin renommé de Pittsburgh, il abandonne ses études de théologie pour s’installer à New York et se consacrer à la peinture.

En 1947, après une visite au MoMA, il se procure un appareil et se met à flâner dans les rues de New York. Il ne s’éloigne jamais de plus de deux ou trois blocs autour de sa résidence dans l’East Village – pas besoin d’aller à des kilomètres à la ronde, il compte plus sur sa créativité que sur sa mobilité.

Saul Leiter, Snow, 1960

Ses photographies couleur emploient des tons à la fois vifs et éteints, une absence de contours stricts qui en fait des oeuvres proches de la peinture. Il joue des effets de reflets et de transparence, utilise la pluie, la neige, la buée et les vitres pour composer ses images. Sa façon de cadrer n’appartient qu’à lui : il ne respecte aucune règle des tiers ou du nombre d’or, et ne cherche pas à montrer ses sujets en entier.

Redécouvert tardivement dans les années 2000, il sort de l’ombre avec la monographie “Saul Leiter: Early Color” en 2006. Il meurt en 2013, ayant passé l’essentiel de sa vie inconnu du grand public – preuve que la photographie peut être satisfaisante en elle-même.

Oeuvre majeure : “Early Color” (2006) et “Early Black and White”

Leçon : Pas besoin d’aller loin de chez soi pour produire un travail créatif. Et la reconnaissance n’est pas un but – c’est une récompense que certains refusent.

Nick Brandt

Nick Brandt (né en 1964 en Angleterre) est un photographe animalier qui ne travaille pas du tout comme un photographe animalier. Il photographie au moyen format argentique (un Pentax 67), sans téléobjectif, et doit donc être très proche des animaux pour réaliser ses images.

Nick Brandt, Lion Before Storm II, Masai Mara, 2006

Il considère les animaux comme des égaux et produit de véritables portraits, avec une déférence qu’on retrouverait dans un portrait sérieux ancien. Le rendu monochrome chaud, obtenu par des tirages au platine palladium, donne à ses images un aspect de “vieux portrait” – un choix délibéré pour représenter la faune africaine comme si elle avait déjà disparu.

Sa photo la plus célèbre, un portrait de lion, lui a pris 18 jours. 17 jours d’attente près du même animal, et le 18e, la tempête approche, le vent se lève dans la crinière, et l’animal pose un instant.

Bouleversé par le braconnage, il crée la fondation “Big Life” en 2010 pour protéger les éléphants du parc d’Amboseli.

Nick Brandt, Elephant Drinking, Amboseli, 2007

Oeuvre majeure : La trilogie “On This Earth / A Shadow Falls / Across the Ravaged Land”

Leçon : Vos choix techniques doivent servir votre message. Le moyen format sans téléobjectif n’est pas un caprice – c’est ce qui permet à Brandt d’obtenir cette proximité et cette émotion.

Sabine Weiss

Sabine Weiss (1924-2021) est l’une des dernières grandes représentantes de la photographie humaniste française, aux côtés de Robert Doisneau, Willy Ronis et Édouard Boubat. D’origine suisse, elle s’installe à Paris en 1946 et y construit une carrière exceptionnelle de près de 80 ans, mêlant commandes professionnelles (mode, portraits, reportages, publicité) et projets personnels tournés vers la vie quotidienne et les gens de la rue.

Sabine Weiss, L’homme qui marche, Paris, vers 1953

Formée chez Boissonnas à Genève puis assistante de Willy Maywald à Paris, elle est repérée par l’agence Rapho dès 1950. En 1955, Edward Steichen sélectionne trois de ses images pour la mythique exposition “The Family of Man” au MoMA de New York. Photographe complète, elle a immortalisé aussi bien les coulisses de la musique classique que les terrains vagues de la porte de Saint-Cloud, les vitrines du Printemps que les visages d’Alberto Giacometti ou de Fernand Léger. Son regard chaleureux et sa proximité avec ses sujets la distinguent : elle cherchait avant tout l’émotion et le dialogue avec l’humain.

Oeuvre majeure : “Émotion” (La Martinière, 2020), recueil de photographies personnelles choisies par elle-même, synthèse de toute une vie de regard sur l’humain.

Leçon : On peut être un professionnel accompli et garder un regard libre et spontané. Sabine Weiss n’attendait jamais : elle trouvait l’humain par hasard, dans la rue, et c’est cette sincérité qui donne à ses images leur force intemporelle.

Helmut Newton

Helmut Newton (1920-2004), photographe australien d’origine allemande, est le maître de la photo de mode provocatrice. Son travail exacerbe la sensualité féminine, allant parfois jusqu’à la provocation. Cindy Crawford, Claudia Schiffer, Monica Bellucci ont posé pour lui.

Helmut Newton, Elsa Peretti, New York, 1975

Ses images redéfinissent les notions de beauté et de sexualité dans la photographie de mode. Son style se caractérise par des éclairages dramatiques, des mises en scène audacieuses et un goût prononcé pour le noir et blanc contrastés.

Oeuvre majeure : “SUMO” (1999), un des livres de photographie les plus imposants jamais produits

Leçon : Avoir un point de vue fort, même clivant, vaut mieux que la neutralité.

Dorothea Lange

Dorothea Lange (1895-1965) est une photographe documentaire américaine connue pour ses images de la Grande Dépression. Son travail pour la Farm Security Administration a documenté la migration du Dust Bowl, la plus importante de l’histoire américaine.

Dorothea Lange, Migrant Mother, 1936

Sa photo “Migrant Mother” (1936), portrait de Florence Owens Thompson, mère de sept enfants, est devenue une icône de la photographie documentaire sociale. Résolument honnêtes et empreintes de compassion, ses images ont donné un visage humain à une crise que beaucoup d’Américains ignoraient.

Oeuvre majeure : “Migrant Mother” (1936) et l’ensemble de son travail pour la FSA

Leçon : Une seule image peut changer la perception d’une crise entière. “Migrant Mother” a suscité des dons massifs et changé le regard du pays sur la pauvreté rurale.

Ansel Adams

Ansel Adams (1902-1984) est sans doute le photographe américain de paysage le plus célèbre de tous les temps. Ses images en noir et blanc de l’Ouest américain, prises au grand format, offrent une netteté et une profondeur de tons exceptionnelles.

Ansel Adams, Moon and Half Dome, Yosemite, 1960

Il a développé avec Fred Archer le “système de zones”, une méthode de contrôle de l’exposition et du développement que certains photographes utilisent encore aujourd’hui. Écologiste convaincu, ses photos des parcs nationaux ont contribué à faire avancer la cause de la protection de la nature aux États-Unis.

Oeuvre majeure : Les photographies du parc national de Yosemite et “Moonrise, Hernandez, New Mexico” (1941)

Leçon : La maîtrise technique au service d’une vision. Adams connaissait parfaitement la lumière et le tirage, et mettait cette compétence au service de sa passion pour la nature.

Josef Koudelka

Josef Koudelka (né en 1938 en Moravie) est un photographe au parcours hors du commun. Ingénieur en aéronautique de formation, il n’a pas fait d’études d’art. Son travail sur les communautés roms, commencé en 1962, donne naissance au livre “Gitans” (1975, publié par Delpire) – un monde sans âge, sans référence au monde commun, une communauté hors du temps.

Josef Koudelka, Parc de Sceaux, 1987

En août 1968, alors qu’il revenait d’un voyage chez les gitans, il aperçoit des chars se dirigeant vers Prague. Il produit des images saisissantes de l’invasion soviétique, publiées anonymement sous les initiales “P.P.” (Prague Photographer) pour le protéger. Il reçoit un prix Robert Capa sans que son nom soit mentionné.

Josef Koudelka, Invasion, Prague, 1968

Il quitte la Tchécoslovaquie, devient apatride, et entame un long exil d’une vingtaine d’années qui aboutira au livre “Exil” – son chef-d’oeuvre. De 300 000 images produites, il n’en garde que 75. Il vivait avec presque rien : une paire de chaussures, quelques chemises, le tout devant durer un an.

Oeuvre majeure : “Exil” et “Gitans”

Leçon : Soignez vos compositions et votre édition. Koudelka ne laisse jamais rien au hasard dans le cadre, et son tri est d’une exigence absolue : 75 images sur 300 000.

Cindy Sherman

Cindy Sherman (née en 1954 dans le New Jersey) a photographié un seul visage pendant un demi-siècle : le sien. Et pourtant, elle a photographié toutes les femmes – tous les archétypes culturels autour de l’image féminine.

Sa série “Untitled Film Stills” (1977-1980), où elle incarne des archétypes féminins inspirés du cinéma (la pin-up, la femme fatale, la femme au foyer), est devenue une icône de l’histoire de l’art contemporain. 69 photographies réalisées dans son loft new-yorkais, sans référence à aucun film existant.

Cindy Sherman, Untitled #96, 1981

Ce qui est remarquable chez Sherman, c’est qu’avec le même procédé (se déguiser et se photographier), elle touche à tous les sujets : contes de fées morbides, parodie des tableaux classiques, vieillissement, chirurgie esthétique, culture des selfies sur Instagram. Pas d’appareil coûteux, pas de voyage à l’autre bout du monde, pas de studio suréquipé.

Sa photographie “Untitled #96” s’est vendue 3,89 millions de dollars en 2011 chez Christie’s.

Oeuvre majeure : “Untitled Film Stills” (1977-1980)

Leçon : Il n’y a pas besoin de changer de dispositif tout le temps. Sherman prouve depuis 50 ans qu’une seule méthode, bien maîtrisée, peut aborder une infinité de sujets.

Stephen Shore

Stephen Shore (né en 1947 à New York) est un prodige précoce. À 14 ans, il appelle Edward Steichen, alors directeur du département photographique du MoMA, pour lui montrer ses images. Steichen lui achète trois photographies, faisant de Shore le plus jeune photographe à entrer dans les collections du musée.

À 17 ans, il traîne à la Factory d’Andy Warhol. À 24 ans, il devient le premier photographe à avoir une exposition solo en couleur au MoMA.

Ses deux projets majeurs sont “American Surfaces” (un road trip où il photographie tout : chaque repas, chaque chambre d’hôtel, chaque intersection) et “Uncommon Places” (des images très travaillées à la chambre grand format, où le spectateur doit chercher lui-même les sujets dans des scènes fourmillant de détails).

Photo de Stephen Shore : Commerce The Falls, voiture, caisses de fruits et légumes. Photographie américaine.
Stephen Shore, Uncommon Places, Hobbs, New Mexico, 1975

Shore a aussi beaucoup enseigné, et son livre “Leçon de photographie : La nature des photographies” est un classique sur la grammaire visuelle : le plan, le cadrage, le temps, la mise au point.

Oeuvre majeure : “Uncommon Places” (1982) et “American Surfaces”

Leçon : Soyez conscient de ce qui vous entoure. Shore photographie en pleine conscience – c’est cette “sensation de voir” qu’il cherche à retranscrire dans ses images.


Nan Goldin

Nan Goldin (née en 1953 à Washington) a fait de sa vie son oeuvre. Marquée par le suicide de sa soeur aînée à 11 ans, elle utilise l’appareil photo pour capturer les personnes qu’elle aime et préserver leur présence.

Son corpus le plus connu, “The Ballad of Sexual Dependency” (1986), est un document autobiographique sur l’amour, la drogue, la violence, le sexe et les relations abusives dans le New York des années 80. Il a d’abord été présenté sous forme de diaporama dans les clubs et les bars – elle n’avait pas les moyens de faire des tirages.

Nan Goldin, The Ballad of Sexual Dependency, 1986

L’image la plus connue est son autoportrait après avoir été battue par son compagnon : un visage au regard défiant, l’oeil gauche gonflé, le sang rouge faisant écho à son rouge à lèvres. Il existe environ 25 tirages de cette image.

L’épidémie de sida a décimé son cercle d’amis dans les années 90. “The Ballad” est devenu un mémorial autant qu’une oeuvre d’art. Plus récemment, elle a utilisé son aura pour militer contre la crise des opioïdes aux États-Unis.

Oeuvre majeure : “The Ballad of Sexual Dependency” (1986)

Leçon : Votre expérience de vie peut constituer une oeuvre. Les proches, le temps qui passe, les soirées – si c’est bien mené, ça peut être un corpus aussi fort que n’importe quel autre.

Francesca Woodman

Francesca Woodman (1958-1981) est un météore. Elle commence la photographie à 13 ans, entre à la prestigieuse Rhode Island School of Design à 17, et meurt à 22 ans, laissant derrière elle plus de 800 tirages.

Ses photographies représentent son corps, le plus souvent nu, en mouvement, parfois flou jusqu’à se dissoudre dans l’image, dans des espaces intérieurs voués à la démolition. Elle disparaît derrière les cheminées, s’infiltre dans le papier peint, s’incruste dans les murs. Présente et absente, femme et fantôme.

Nourrie de références à l’art classique et au surréalisme, lectrice d’André Breton, elle fait partie de la famille de Man Ray et des surréalistes. Mais ce qui caractérise le plus son travail, c’est sa sincérité et son immédiateté : pas d’instantanés, pas de bricolage photographique, la prise de vue est brute, la lumière n’est pas travaillée.

Oeuvre majeure : L’ensemble de ses autoportraits et l’ouvrage “Some Disordered Interior Geometries” (1981)

Leçon : Soyez vous-même avant tout. De toute sa courte carrière, Woodman n’a fait rien d’autre, et l’a fait avec une intensité rare.

Mary Ellen Mark

Mary Ellen Mark (1940-2015) est une photographe documentaire classique : noir et blanc argentique, pas de recadrage (attesté par les bords noirs du négatif sur ses tirages), et une quête permanente de l’image iconique qui tient seule et raconte l’histoire sans l’aide d’un autre support.

Mary Ellen Mark, Streetwise

Son travail porte sur les marges : elle vit deux mois dans un hôpital psychiatrique en Oregon (1976), photographie les prostituées de Bombay, les enfants fugueurs de Seattle, les sans-abri de New York. Elle tisse des liens forts avec ses sujets, retournant année après année sur les lieux de ses oeuvres.

L’exemple le plus frappant est son reportage sur Tiny, une jeune prostituée de 13 ans rencontrée à Seattle au début des années 80, qu’elle suivra pendant plus de 30 ans, de l’adolescence à l’âge adulte.

Oeuvre majeure : “Falkland Road” (Bombay), “Streetwise” et le livre “Prom” (2012)

Leçon : Ne trahissez pas la matière première. N’imposez pas votre style sur un sujet – écoutez ce qu’il a à vous dire et représentez-le de la meilleure façon possible en partant de là.

Hiroshi Sugimoto

Hiroshi Sugimoto (né en 1948 au Japon) est un photographe qu’il est facile de moquer : il photographie des carrés gris, du cinéma sans film, de la photographie animalière sans animaux vivants, et de l’architecture floue. Ce serait une erreur de s’arrêter là.

Son oeuvre est organisée en séries, chacune basée sur la répétition d’une vue statique, avec un usage intelligent de la pose longue. Les “Seascapes” (1980-2002) sont des vues de la mer où le temps de pose dure parfois plus d’une heure. L’idée est de photographier une scène qui n’a pas changé depuis l’apparition de l’homme – le paysage primitif.

Dans “Theaters” (1978), il photographie des cinémas américains avec un temps de pose égal à la durée exacte du film projeté. L’écran devient blanc, surexposé – en photographiant la totalité du film, il le rend invisible.

Hiroshi Sugimoto, Theaters

Dans “Architecture” (à partir de 1992), il photographie les bâtiments les plus célèbres du monde avec une mise au point volontairement fausse. Le flou se rapproche paradoxalement de notre perception réelle des lieux que nous habitons.

Oeuvre majeure : “Seascapes” et “Theaters”

Leçon : Prenez le temps de comprendre avant de juger. Et détachez-vous des préconceptions : si l’image ne respecte pas la “règle des tiers”, c’est peut-être un choix artistique, pas une erreur.

Harry Gruyaert

Harry Gruyaert (né en 1941 à Anvers) est un des maîtres de la photographie couleur, membre de l’agence Magnum depuis 1981. Son père travaillait chez Gevaert (fabricant de pellicules), il a donc toujours eu des appareils photo autour de lui.

Sa carrière d’artiste démarre en 1974 avec “TV Shots” : son poste de télévision, quand on en tord l’antenne, produit des couleurs étranges qui lui rappellent le pop art. Il photographie des bouts de l’écran en macro, notamment lors des JO de Munich et des missions Apollo.

Harry Gruyaert, Maroc, 2000

La force de Gruyaert réside dans sa capacité à sublimer les lumières très variées des pays qu’il visite. Qu’il soit dans la lumière contrastée du Maroc ou les teintes froides de la Belgique, son utilisation de la couleur reste toujours juste. Son style se reconnaît aux grands aplats sombres qui contrastent avec les couleurs vives : murs ocre, bleu de la mer du Nord, rouge d’un néon.

Oeuvre majeure : Le catalogue de sa rétrospective à la Maison Européenne de la Photographie et “East & West”

Leçon : En photographie couleur, la couleur doit être primordiale. Si elle n’est pas au centre de la construction de l’image, autant travailler en noir et blanc.

Andreas Gursky

Andreas Gursky (né en 1955 en Allemagne) produit des photographies vertigineuses où l’on aperçoit des foules, des fenêtres, des objets à l’infini. Élève de Bernd et Hilla Becher à Düsseldorf, il utilise la manipulation numérique pour créer des images qui brouillent la frontière entre réalité et fiction.

Sa photographie “Rhein II” (1999) – une vue du Rhin modifiée numériquement pour enlever un homme promenant son chien et des usines en arrière-plan – a été vendue 4,3 millions de dollars chez Christie’s en 2011.

Andreas Gursky, Rhein II, 1999

Gursky déclare ne produire que 8 images par an. Ses tirages sont monumentaux (2m10 sur 3m80 pour Rhein II), et ne s’apprécient pleinement qu’en vrai.

Oeuvre majeure : “Rhein II” (1999), “99 Cent” et “Tokyo Stock Exchange”

Leçon : Produire peu, mais produire bien. Et n’ayez pas peur de la retouche : elle fait partie de l’histoire de la photographie depuis ses origines.

Gregory Crewdson

Gregory Crewdson (né en 1962 à Brooklyn) est le plus cinéaste des photographes américains. Fils d’un psychologue qui donnait ses consultations au sous-sol familial, il produit des images de banlieue américaine baignées dans une atmosphère étrange et dérangeante, où le drame semble toujours rôder.

Gregory Crewdson, Beneath the Roses

Il travaille comme un réalisateur : décors entièrement conçus à partir de story-boards, équipe de cinéma complète, effets spéciaux dignes de Hollywood, parfois une machine à pluie. Son projet “Beneath the Roses” a mobilisé près de 100 personnes.

Les références à David Lynch, Spielberg et Edward Hopper sont évidentes, mais Crewdson a su incorporer ses influences sans tomber dans le pastiche.

Oeuvre majeure : “Beneath the Roses” (2003-2008) et “Twilight”

Leçon : Donnez-vous les moyens de vos ambitions. N’hésitez pas à vous faire accompagner quand c’est nécessaire – et à anticiper et préparer vos images en amont.

Susan Meiselas

Susan Meiselas (née en 1948 à Baltimore) est une photojournaliste membre de Magnum Photos. Son travail sur la révolution sandiniste au Nicaragua (1978-1979) a abouti au premier livre de photographies de guerre en couleur, devenu un classique du photojournalisme.

Son image de Pablo “Bareta” Aruaz, prêt à lancer un cocktail Molotov avec sa mitraillette dans l’autre main, est devenue le symbole de la révolution. Plus tard, son projet “Kurdistan: In the Shadow of History” redonne une voix à un peuple effacé des cartes du monde après la Première Guerre mondiale.

Ce qui distingue Meiselas : elle ne se cantonne pas à l’image. Si le propos a besoin d’interviews, de documents d’archives ou de témoignages audio, elle les intègre. Elle est à la hauteur de son sujet, quel que soit le prix en temps et en effort.

Oeuvre majeure : “Nicaragua” (1981) et “Kurdistan: In the Shadow of History”

Leçon : Soyez à la hauteur de votre sujet. Donnez-lui le traitement qu’il mérite, même si ça prend des années et dépasse le cadre de la photographie seule.

Todd Hido

Todd Hido (né en 1968 dans l’Ohio) est un des maîtres contemporains de la photographie couleur. Son parcours est improbable : c’est le BMX qui le conduit à la photographie (il figeait ses performances à vélo avec un appareil jetable), et il s’est inscrit à son premier cours de photo parce que c’était le dernier de la journée, ce qui lui permettait de quitter le lycée plus tôt.

Todd Hido, Untitled #2691, 1997

Ses images présentent une atmosphère sourde, lourde, secrète – celle d’un film de David Lynch. Il photographie des maisons de banlieue américaine la nuit (“House Hunting”), des paysages désolés du nord de l’Europe (“Bright Black World”), et ne cherche jamais à reproduire la réalité mais le sentiment qu’il a eu en visitant ces lieux.

Sa méthode : il conduit. “Je conduis, je conduis, je conduis beaucoup. Les gens me demandent comment je trouve mes photos. Je leur dis que je conduis.”

Oeuvre majeure : “House Hunting” et “Bright Black World”

Leçon : Ne cherchez pas à coller à la réalité. Défendez une vision personnelle et sentimentale de ce que vous voyez. Comme le dit Hido : “Je photographie comme un documentariste, mais je développe comme un peintre.”

Garry Winogrand

Garry Winogrand (1928-1984) est un explorateur du quotidien américain au langage visuel radical. Photographe de rue obsessionnel, il a laissé à sa mort plus de 6 500 bobines non vues, dont 2 500 jamais développées – soit près de 250 000 images.

Garry Winogrand, World’s Fair, New York, 1964

Ses trois livres majeurs sont “The Animals” (1969), “Women Are Beautiful” (1975) et “Public Relations” (1977). Dans “The Animals”, la relation visuelle entre les gens qui regardent des animaux au zoo et les animaux qui les regardent en retour cache une colère sourde face à la détresse de ces bêtes en cage.

Winogrand disait à propos de Robert Frank qu’il “avait raté l’histoire principale des années 50” en ne s’intéressant pas aux banlieues. Lui s’y est collé, produisant des images calmes et graphiques d’une Amérique où les promesses du rêve de banlieue ne s’étaient pas encore estompées.

Oeuvre majeure : “The Animals”, “Women Are Beautiful” et “Public Relations”

Leçon : “Aucun moment n’est plus important. N’importe quel moment peut être quelque chose.” Rejetez l’idée qu’il faut absolument capturer “l’instant décisif”. Des images calmes, lentes, peuvent être tout aussi intéressantes.

Roy DeCarava

Roy DeCarava (1919-2009) est né à Harlem et a consacré près d’un demi-siècle à photographier son quartier. Il est le premier photographe afro-américain à obtenir une bourse de la fondation Guggenheim, en 1952.

Roy DeCarava, The Sound I Saw

Son livre “The Sweet Flypaper of Life” (1955), cosigné avec le poète Langston Hughes, est un document unique : des images de noirs américains faites par un noir américain pour les noirs américains, vendu un dollar pour être accessible à tous.

Grand amateur de jazz, il a produit “The Sound I Saw” – un livre légendaire dont il a eu l’idée en 1956 mais qui n’a été publié qu’en 2001, 45 ans plus tard. Ses images de jazzmen, souvent de dos, dans la pénombre, à peine visibles, restituent l’émotion et l’intensité du jazz plutôt que le portrait des musiciens.

Ses tirages sont sombres, volontairement. Il disait : “Je suis un des rares à comprendre l’importance du gris. Le gris exprime ce qui est beau dans la photographie – une infinité de variations, une fluidité des tons.”

Oeuvre majeure : “The Sweet Flypaper of Life” (1955) et “The Sound I Saw” (2001)

Leçon : Photographiez ce qui vous passionne sincèrement. DeCarava aimait le jazz, et ça se sent dans chaque image. Le coeur ne ment pas.

Graciela Iturbide

Graciela Iturbide (née en 1942 à Mexico) est une des figures les plus iconiques de la photographie mexicaine. Issue d’une famille bourgeoise de douze enfants, elle arrive à la photographie par hasard, en assistant aux cours de Manuel Álvarez Bravo.

La perte de sa fille Claudia en 1971 marque un tournant : obsédée par la mort, elle commence à photographier les “angelitos” (bébés dans leur cercueil). Elle arrête ce projet le jour où elle tombe sur un homme mort, à moitié décomposé, dans un cimetière – la mort lui dit “tu voulais voir, me voici”.

Graciela Iturbide, Nuestra Señora de las Iguanas, Juchitán, 1979

Son image la plus célèbre, “La femme aux iguanes” (prise à Juchitán, au Mexique), n’est pas mise en scène, comme l’attestent les planches contact : la femme porte des iguanes destinés à être vendus au marché. L’image est devenue un symbole de l’identité indigène mexicaine.

Iturbide laisse une grande place à ses rêves et à son intuition. Elle raconte avoir rêvé d’un homme entouré d’oiseaux volant dans le ciel, et l’avoir vu et photographié le lendemain. Elle déclare n’avoir jamais composé une image de sa vie.

Oeuvre majeure : “Juchitán de las Mujeres” et “No hay nadie” (sur l’Inde)

Leçon : Suivez votre instinct. Ne conceptualisez pas toujours tout. Et n’ayez pas peur de fouiller dans vos anciennes images : certaines vous plairont aujourd’hui alors que vous les aviez délaissées hier.

Jane Evelyn Atwood

Jane Evelyn Atwood (née en 1947 à New York) s’est intéressée toute sa carrière aux mondes clos et difficiles d’accès. Installée à Paris depuis 1971, elle commence la photographie en découvrant les prostituées de la rue des Lombards. Elle apprend la photographie dans cet immeuble, entre manque de lumière, patience et écoute.

Jane Evelyn Atwood, Too Much Time: Women in Prison

Parmi ses projets les plus marquants : un reportage de 10 ans sur les prisons de femmes à travers le monde (40 prisons visitées, des États-Unis à la Russie), un travail sur les aveugles récompensé par le prix W. Eugene Smith, et un suivi de quatre mois de Jean-Louis, un des premiers visages publics du sida en France.

Son image la plus célèbre, “Le nu à la baignoire”, prise dans un appartement communautaire russe, évoque le classique “Nu provençal” de Ronis – mais dans une version où le rêve communiste est passé et où la vie continue dans les ruines.

Oeuvre majeure : “Too Much Time” (prisons), “Extérieur Nuit” (aveugles) et “Kommunalka”

Leçon : Investissez-vous sur la durée. Le travail d’Atwood se compte en années, parfois en décennies. Et n’écoutez pas ceux qui disent qu’on ne peut plus faire de photographie de sujets difficiles : “Ce sont des excuses pour ne pas se confronter au sujet.”

Françoise Huguier

Françoise Huguier (née en 1942 en France) a été enlevée à 8 ans avec son frère par un commando viêt-minh dans une plantation d’hévéas au Cambodge. Retenue en otage pendant huit mois dans la jungle, elle déclare à sa libération ne pas vouloir repartir. Cette expérience fondatrice – être “hors sujet”, en dehors de la norme – ne l’a jamais quittée.

Françoise Huguier, Sur les traces de l’Afrique fantôme

Sa carrière de photographe freelance démarre en 1976. Elle se distingue dans la photographie de mode (défilés, coulisses, ateliers) avant de se lancer dans de grands projets au long cours : l’Afrique (“Sur les traces de l’Afrique fantôme”), la Sibérie (six mois de voyage, prix World Press Photo), les appartements communautaires russes (dix ans de travail) et un retour au Cambodge sur les lieux de son enlèvement.

C’est elle qui, en 1991, découvre les photographes Seydou Keïta et Malick Sidibé, et crée en 1994 la première biennale de la photographie africaine à Bamako.

Oeuvre majeure : “Kommunalka”, “J’avais huit ans” et le travail sur la Sibérie

Leçon : Préparez-vous bien, et rien n’est difficile. Huguier le répète : tous ses reportages ont été soigneusement préparés. Beaucoup lire, voir des films, rencontrer des spécialistes. Et ensuite, aller sur le terrain.

Vivian Maier

Vivian Maier (1926-2009) est une photographe de rue américaine dont l’oeuvre n’a été découverte qu’après sa mort. Nourrice de profession, elle a passé des décennies à photographier les rues de Chicago et New York avec un Rolleiflex, sans jamais montrer son travail à personne.

En 2007, le contenu de ses garde-meubles est mis aux enchères. John Maloof, un jeune homme de 26 ans, rachète une partie de ses archives pour 380 dollars. Il y découvre plus de 100 000 négatifs d’une qualité exceptionnelle.

Vivian Maier, Sans titre, Chicago, vers 1960

Son travail est désormais exposé dans les plus grands musées du monde – une reconnaissance posthume qui soulève des questions sur tous les photographes de talent qui n’ont jamais été découverts.

Oeuvre majeure : L’ensemble de ses archives, publiées dans plusieurs livres posthumes

Leçon : Photographiez pour vous avant tout. Maier n’a jamais cherché la reconnaissance, et son travail n’en est pas moins exceptionnel.

Man Ray

Man Ray (1890-1976), né Emmanuel Radnitzky aux États-Unis, est un des piliers du surréalisme et du dadaïsme en photographie. Installé à Paris à partir de 1921, il y fréquente André Breton, Marcel Duchamp et Salvador Dalí.

Il invente les “rayographies” (images obtenues en posant des objets sur un papier sensible puis en l’exposant à la lumière), technique qu’il baptise en son propre honneur. Ses portraits de mode et d’artistes ont fait la renommée des cercles artistiques parisiens des années 20.

Man Ray, Noire et Blanche, 1926

Parmi ses oeuvres les plus connues : “Le Violon d’Ingres” (1924) et “Noire et Blanche” (1926), un portrait de sa compagne Kiki de Montparnasse.

Oeuvre majeure : “Le Violon d’Ingres” (1924) et les rayographies

Leçon : L’expérimentation technique peut devenir un langage artistique à part entière.

Richard Avedon

Richard Avedon (1923-2004) a réinventé la photographie de mode en sortant les modèles des studios pour les photographier dans la rue, dans des situations imprévues. À 22 ans, sans accès aux studios, il fait preuve d’une ingéniosité qui définira son style.

Richard Avedon, Andy Warhol, New York City, 1969

Il est ensuite devenu l’auteur de certaines des campagnes publicitaires les plus connues de l’histoire américaine, avant d’étendre ses projets au-delà de la mode pour documenter le mouvement des droits civiques et la guerre du Vietnam.

Oeuvre majeure : “In the American West” (1985) et ses travaux pour Vogue et Harper’s Bazaar

Leçon : Transformez vos contraintes en style. L’absence de studio a forcé Avedon à inventer une façon de travailler qui est devenue sa signature.

Jean-Christophe Béchet

Jean-Christophe Béchet (né en 1964 à Marseille) est un photographe français du “réel”, entre reportage et paysage. C’est un stage avec Sebastião Salgado qui déclenche sa vocation : à la fin de cette semaine, il décide de devenir photographe. Il intègre ensuite l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, où il découvre la culture photographique à travers les livres, dévorant les milliers d’ouvrages de la bibliothèque. Les Américains de Robert Frank, New York de William Klein ou Valparaiso de Sergio Larrain deviennent ses livres de chevet. Pour lui, la photographie est avant tout un objet : un livre, un tirage, quelque chose de tangible. Il défend l’idée qu’une photo n’existe véritablement que lorsqu’elle est imprimée sur papier, le choix du format, du papier et de la maquette faisant partie intégrante de l’œuvre. Héritier de la photographie de rue, il renouvelle le genre en associant portrait et architecture, poésie et engagement politique. Son travail se construit livre après livre, avec une vingtaine de monographies publiées depuis 2002, dont sa collection de dix “Carnets” au format identique, alternant couleur et noir et blanc.

Jean-Christophe Béchet, extrait de Petits Paysages Américains

Oeuvre majeure : Ses livres-objets comme “Habana Song”, “American Puzzle” et “European Puzzle”, ainsi que sa collection de dix “Carnets” photographiques

Leçon : Ne vous arrêtez pas à la prise de vue. Le vrai travail du photographe, c’est d’aller jusqu’à l’objet final : choisir son papier, construire sa séquence, donner une forme définitive à son travail, que ce soit un livre, un tirage ou un portfolio.

FAQ : Les questions les plus posées sur les photographes célèbres

Qui est le photographe le plus connu au monde ?

Henri Cartier-Bresson est généralement considéré comme le photographe le plus célèbre de l’histoire. Surnommé “l’oeil du XXe siècle”, cofondateur de l’agence Magnum Photos, il a influencé des générations entières de photographes par son travail et son livre “Images à la sauvette” (1952).

Qui est le photographe français le plus connu ?

Parmi les photographes français les plus connus, Henri Cartier-Bresson et Robert Doisneau occupent les premières places. Cartier-Bresson pour son influence mondiale sur le photojournalisme et la photographie de rue, Doisneau pour ses images du Paris d’après-guerre et le célèbre “Baiser de l’Hôtel de Ville”.

Quel est le photographe animalier le plus connu ?

Nick Brandt est un des photographes animaliers les plus reconnus au monde pour son travail sur la faune africaine. Sebastião Salgado, avec son projet “Genesis”, a également produit des images animalières qui ont marqué les esprits.

Quels sont les photographes connus du 21e siècle ?

Parmi les photographes contemporains les plus reconnus : Andreas Gursky (dont “Rhein II” s’est vendue 4,3 millions de dollars), Gregory Crewdson (photographie mise en scène cinématographique), Cindy Sherman (autoportraits conceptuels), Todd Hido (paysages américains nocturnes) et Annie Leibovitz (portraits de célébrités).

Quelle est la photo la plus célèbre du monde ?

Plusieurs images se disputent ce titre : “Migrant Mother” de Dorothea Lange (1936), “Derrière la gare Saint-Lazare” de Henri Cartier-Bresson (1932), “Le Baiser de l’Hôtel de Ville” de Robert Doisneau (1950) et le portrait de John Lennon et Yoko Ono par Annie Leibovitz (1980).

Comment devenir un photographe connu ?

Les parcours des photographes présentés dans cet article montrent qu’il n’y a pas de recette unique 🙂 Quelques constantes se dégagent : développer un style personnel et reconnaissable, travailler sur la durée (les grands projets prennent des années), ne pas avoir peur de se spécialiser sur un sujet qui vous passionne, et privilégier la qualité sur la quantité.

Clément Belleudy
Je connais Laurent depuis le tout début d’Apprendre.Photo. Depuis 2020, je lui prête main forte sur la création de contenu, et comme apprendre est plus efficace en s’amusant, j’ai à cœur de créer des contenus pédagogiques et plaisants à lire, sans jamais trop se prendre au sérieux !
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